Introduction
Ce séminaire, organisé par Linda Gil, enseignante-chercheuse à l’Université Paul Valéry et maîtresse de conférences, a donné lieu à plusieurs séances consacrées aux enjeux de l’édition des correspondances du XVIIIᵉ siècle. C’est dans ce cadre qu’a eu lieu la conférence animée par Eric Francalanza, professeur de littérature française à l’Université de Brest.
Lors de cette rencontre, Eric Francalanza nous a invités à découvrir une figure incontournable du XVIIIᵉ siècle, et pourtant largement oubliée aujourd’hui : Jean-Baptiste Suard.
À travers son intervention, ce chercheur a présenté son travail en cours, d’édition des correspondances de Suard ainsi que celles de son épouse, Amélie Panckoucke, tout en exposant les enjeux éditoriaux et matériels de ce projet.
Cette conférence a suivi le plan thématique établi par Eric Francalanza pour guider sa réflexion, que ce compte-rendu suivra à son tour :
- Une brève biographie de Suard, afin de situer son rôle dans la culture lettrée et son travail de censeur.
- Une description du contenu de la correspondance.
- Un retour sur les difficultés rencontrées dans ce travail d’édition : les contraintes temporelles, les incertitudes sur les lieux, ou encore la perte de certaines lettres.
- Pour finir, une réflexion sur l’intérêt des correspondances, en tant que vecteurs d’un réseau intellectuel social et politique.
Il était intéressant pour nous, étudiants, de découvrir la complexité du travail éditorial, qui demande à la fois des compétences techniques, par le travail de déchiffrage des lettres et de leur retranscription, mais aussi une compréhension historique, tout en ayant une attention particulière aux détails biographiques. Cette conférence nous a également permis de nous intéresser à des figures moins connues, comme celle de Suard, qui a pourtant joué un rôle essentiel dans la diffusion des idées, ainsi que dans la médiation entre les auteurs et le pouvoir à travers ses correspondances.
Brève biographie
Eric Fracalanza a commencé par introduire Jean-Baptiste Suard en citant Robert Darnton : « Suard représente la philosophie des Lumières à son stade le plus évolué et le plus mondain » L’Aventure de l’Encyclopédie 1775-1800, 1982.
Jean-Baptiste Suard est né au temps de Rousseau, Diderot et Beaumarchais, à Besançon le 15 janvier 1732. Il a également fait partie de la génération des premiers romantiques, comme Madame de Staël, et il fréquentait le salon de madame Necker.
Il arriva à Paris en 1751, année de la publication du premier tome de l’Encyclopédie. Il fit ses premiers pas dans le journalisme, notamment dans le Mercure de France, et dirigea de nombreux journaux.
Jean-Baptiste Suard occupa une place importante dans la société mondaine du XVIIIᵉ siècle, et il est une figure dont beaucoup faisaient l’éloge, comme Marmontel, qui écrit dans ses Mémoires qu’il est un « honnête homme » ou encore Diderot dans Lettres à Sophie Volland qui écrit : « Suard est un homme que j’aime ».
Cette estime pour Diderot l’a conduit à devenir l’une des figures les plus importantes de la vie littéraire de son temps. Mais c’est aussi et surtout, son sens du journalisme et de la critique, ainsi que l’avantage de son mariage avec Amélie Panckoucke, qui lui ont ouvert les portes de la librairie et de l’édition. En effet, Amélie Panckoucke est née le 12 mai 1743 à Lille, et était la sœur de Charles Joseph Panckoucke, premier magnat de la librairie et de l’édition, maître d’œuvre de L’Encyclopédie méthodique, ce qui lui a conférait un pouvoir dont Suard a profité.
Mais en 1771, l’arrivée de la comtesse du Barry, la maîtresse du roi Louis XV, entraîna un changement de la situation politique, et les protégés, dont Suard, perdirent du pouvoir. Ainsi, ce dernier fut congédié et se retrouva sans revenus ni travail. Des amis lui ont apporté de l’aide et l’ont soutenu financièrement, ce qui lui permetta d’acheter une maison à Passy, où son épouse recevait dans son salon. Il alternait ainsi entre logement à Paris et maison à la campagne, comme beaucoup de bourgeois cultivés de l’époque.
Suard rédigeait des correspondances dans lesquelles il faisait des critiques de spectacle, des compte-rendus de livres, des analyses, etc.
La carrière de Suard prit un nouveau tournant lorsque les règles pour intégrer l’Académie française ont changé après la mort du roi Louis XV : il est élu en 1774, ce qui lui vaut une place prestigieuse.
Il fut nommé censeur royal, et surveillait ce qui est représenté au théâtre. Il devînt censeur royal des ouvrages dramatiques. Eric Francalanza nous informe d’ailleurs que Suard est surtout connu pour avoir censuré Le Mariage de Figaro de Beaumarchais.
Suard maîtrisait la langue anglaise, et faisait partie des rares intellectuels de son temps à voyager.
Du côté de son épouse, cette dernière s’est rendue à Ferney vers les années 1775, d’où elle rapporta une série de lettres issues de sa rencontre avec Voltaire.
Eric Francalanza conclut cette partie biographique en expliquant l’importance des correspondances afin de comprendre les relations intellectuelles et sociales de Suard dans un milieu lettré. La correspondance de Suard et d’Amélie est non seulement un témoignage de la vie quotidienne, des pratiques culturelles mais est aussi un reflet des réseaux d’amitié de l’époque.
Description du contenu
Par la suite, Eric Francalanza nous expose le contenu des lettres afin d’illustrer les difficultés auxquelles il est confronté dans son travail éditorial.
Les correspondances de Suard comprennent trois cent lettres, rédigées entre 1749 et 1793.
Toutes ne sont pas datées ni reliées de manière cohérente, ce qui complique le travail de reconstitution et d’organisation.
Les lettres se distinguent à la fois par leurs thématiques et par leur chronologie, qui suit la vie de Suard : on discerne les lettres de jeunesse, celles écrites avant son mariage, celles rédigées lors de son voyage en Angleterre, celles datant de la Révolution française, ainsi que celles liées à son activité à l’Académie française.
Le travail d’Eric Francalanza présente ces lettres selon une numérotation issue du centre d’archives de Genève. Il précise l’initiale par laquelle débute chaque lettre, comme « AS » pour Amélie Suard.
Les lettres qui suivent le voyage en Angleterre de Suard sont les plus nombreuses. Trente-huit d’entre elles concernent la période révolutionnaire et l’exil de Suard.
Certaines lettres témoignent des difficultés de communication et les stratégies mises en place pour y remédier, notamment les incertitudes liées au retour de l’époux en exil.
Par ailleurs, l’analyse d’Eric Francalanza s’inscrit dans une approche intime, visant à mieux comprendre la relation entre Suard et son épouse. En effet, ce dernier nous a fait part de la tendresse présente dans l’ensemble des lettres. Pour illustrer ce propos, il a cité une lettre datant de 1808 écrite par Amélie Panckoucke, intitulée : « Dans le cas où je mourrais avant lui ». Prenant la forme d’un testament fictif, ce texte lyrique et touchant est une véritable déclaration d’amour. Par cette lettre, nous avons un aperçu des relations intimes de l’époque, qui est ici sincère et contraste avec les mariages souvent arrangés de l’époque. Elle révèle une relation fondée sur un amour véritable et source d’une voix poétique.
Ces lettres permettent aussi de construire l’ethos épistolaire d’Amélie, fait ici de tendresse et de style poétique. Les lettres prennent alors un autre rôle, en devenant un moyen de cultiver et d’exprimer l’amour.
Pour finir, les lettres d’Amélie Suard adressées à son neveu, qui prennent cette fois-ci la forme d’un vrai testament, témoignent d’une volonté posthume de gestion de ses lettres. Cette dernière exprime le souhait que certaines lettres soient détruites, et d’autres soient conservées.
Ainsi, cette demande souligne une autre difficulté du travail de recomposition à laquelle Eric Francalanza est confronté : l’absence et la suppression volontaire de certaines lettres.
Les enjeux et difficultés de l’édition des lettres
Le travail d’édition des lettres de Suard présente plusieurs défis majeurs. Eric Francalanza nous a fait part du problème de la datation, en raison de l’absence de dates sur certaines lettres, ce qui rend complexe le travail de tri et d’organisation chronologique.
En effet, Amélie Suard a annoté beaucoup de lettres qu’elle a datées avec plus ou moins d’exactitude. La numérotation des lettres peut remplacer les dates, et peut ainsi permettre de reconstituer l’ordre chronologique. Cependant, la difficulté réside également dans le désordre des lettres, l’éditeur doit rétablir cet ordre et savoir travailler avec des lettres fantômes. Ce sont donc les indications des lieux qui permettent de suivre les déplacements des épistoliers, et l’on peut ainsi supposer la date. Eric Francalanza a pris pour exemple le Château de la Chevrette appartenant à la comtesse d’Houdetot, qu’Amélie Panckoucke loue de 1764 à 1780.
De plus, certaines lettres peuvent constituer une seule même lettre, c’est à dire que les épistoliers peuvent revenir écrire plusieurs fois sur une même lettre, ce qui pose un problème majeur pour le travail éditorial puisqu’elles ne sont pas toujours datées.
Enfin, la difficulté peut aussi venir de la qualité de la lettre, et de la lisibilité. Parfois, l’écriture n’est pas simple à déchiffrer, Eric Francalanza explique cette complication par l’âge avancé d’Amélie.
Le conférencier a également souligné que certaines lettres restaient inaccessibles en raison de leur contenu codé, notamment durant la Révolution française.
En effet, l’usage de codes souligne le risque pris par les épistoliers dans ce climat politique. Eric Francalanza a donné pour exemple le mot « bouteille » pour désigner la monnaie, ou encore « le bon fermier » comme périphrase qui correspond au nom d’un ami. Même les noms des épistoliers sont remplacés, codifiés : Amélie se désigne en tant que Joséphine, tandis que Suard se nomme Frédéric. Cette dimension de l’échange codé nous apprend beaucoup sur les enjeux des correspondances au sein d’une période de répression, même si elle nécessite un travail de décryptage contraignant et complexe pour l’éditeur.
L’intérêt des correspondances
Selon Eric Francalanza, les correspondances de Suard et d’Amélie Panckoucke selon Eric Francalanza, offrent une réflexion sur l’histoire politique et sociale de leur siècle.
En effet, les lettres peuvent constituer un témoignage des goûts de l’époque et des pratiques culturelles, telles que les pièces de théâtre jouées au château de la Chevrette qui est un haut lieu de théâtre de société. Elles peuvent être également un indicateur des personnes qu’ils rencontrent ou qu’ils connaissent. Les critiques de Suard, comme celles de l’opéra italien en 1776 où il dénonce l’inaction, permettent de comprendre les mœurs et les goûts culturels de son époque.
Comme dit plus tôt, la numérotation des lettres sert également à appréhender le système de censure de l’Ancien Régime. Ainsi, nous pouvons voir si des lettres ont été interceptées ou censurées et s’il en manque. Les lettres qui retracent son voyage nous font part d’un témoignage précieux sur l’émigration, mais aussi sur la manière de voyager de l’époque.
Le projet éditorial d’Éric Francalanza, qui cherche à reconstituer cette correspondance fragmentée, nous invite à réfléchir sur la manière dont nous conservons et interprétons les traces du passé.
Les lettres de Suard et d’Amélie constituent non seulement un document historique précieux, mais aussi un témoignage vivant des interactions entre la culture, la politique et les relations humaines. Ainsi, la conférence a permis de saisir à quel point le travail d’édition n’est pas qu’un simple exercice de transcription. En effet, il s’agit d’un véritable processus d’interprétation et de reconstruction de l’histoire.
Conclusion
Eric Francalanza a conclu la séance en résumant les difficultés rencontrées dans son travail d’édition : le déchiffrement des lettres, leur datation, la reconstitution d’un ordre chronologique, ainsi que la gestion de l’absence de certaines lettres fantômes.
Le professeur nous a également partagé ses interrogations et ses doutes concernant son travail. Voici quelques-unes de ses préoccupations :
- Dois-je intégrer d’autres documents épistolaires, intégrer des notes en complément pour permettre de cerner plus facilement les lettres ?
- Dois-je créer un index de noms, un répertoire où les personnalités seraient citées ? Un index qui comporterait des renseignements, des informations sur le cercle d’amis de Suard ?
- Dois-je préciser dans l’ouvrage l’absence de certaines lettres, afin de faciliter la compréhension de l’échange ? Cela donnerait une meilleure idée de la correspondance, comme c’est le cas dans la correspondance de Diderot.
Réflexion personnelle et bilan
Cette conférence a été particulièrement éclairante pour nous, étudiants de L3 de Lettres, car elle a mis en lumière les enjeux liés au travail éditorial. Elle a également souligné l’importance de ce travail de redécouverte, essentiel pour comprendre la valeur des correspondances en tant que documents et archives précieuses, permettant d’étudier le milieu culturel lettré du XVIIIᵉ siècle. Ces lettres constituent ce que l’on pourrait qualifier aujourd’hui de « média » puissant, favorisant la circulation des idées et de la constitution d’un réseau de pouvoir intellectuel.
Les doutes et les interrogations qu’Eric Francalanza a partagés avec nous à la fin de la conférence, nous ont également permis de prendre conscience qu’un travail éditorial est un défi qui suppose d’être minutieux dans les choix, que ce soit dans la composition de son ouvrage, l’ajout de certaines notes contextuelles sur l’histoire du siècle, l’intégration de lettres qui ont un lien avec la correspondance, ou encore la suppression de certaines lettres. Tous ces aménagements participent à rendre la correspondance cohérente et compréhensible pour les futurs lecteurs.
Une question m’est venue lors de cette conférence, concernant la suppression ou la conservation des lettres. Eric Francalanza a évoqué la lettre à la forme testamentaire écrite par Amélie Panckcoucke à son neveu, dans laquelle elle évoquait l’avenir de ses lettres. Mais a-t-on retrouvé des traces de Suard, dans ses lettres, où ce dernier précise lui aussi le souhait de voir ses lettres conservées ou au contraire, détruites ? Est-ce qu’il se souciait de leur postérité en les rédigeant ?
Selon Eric Francalanza, aucune lettre « testamentaire » de Suard n’a été retrouvée. En revanche, après sa mort, ses lettres ont été mises en vente par son épouse, à Besançon, sa ville natale.
Ainsi, nous ne saurons jamais si Amélie Panckoucke a volontairement retiré ou brûlé des lettres de Suard, puisqu’elle a elle-même participé à la conservation de celles de son époux afin de publier en 1820 les Essais de mémoires sur M.Suard. Ces lettres fantômes rendent le travail éditorial encore plus complexe.
