Introduction
Linda Gil ouvre la séance en présentant le séminaire, qui s’inscrit dans un programme de recherche entamé il y a quatre ans et consacré à l’édition des correspondances. Les participants y présentent des travaux en cours ou achevés, dans la continuité d’une tradition d’étude et d’édition critique de la correspondance.
Pour cette séance, il est aussi question d’ouvrir le séminaire à de nouveaux chantiers : les minora. Linda Gil explique que c’est un corpus secondaire, néanmoins fondamental pour éclairer l’histoire intellectuelle. Cela concerne le XVIIIᵉ siècle, entre autres.
Le séminaire est conçu comme un espace ouvert, accueillant chercheurs confirmés et amateurs. Il s’intéresse autant à l’histoire matérielle de la correspondance qu’aux méthodes d’édition, qu’elles soient traditionnelles ou numériques. Une série de comptes-rendus réalisés par des étudiants sera prochainement publiée sur le site Global18.
Linda Gil présente ensuite les intervenants :
Vladislav Rjéoutski, directeur de recherche à l’Institut historique allemand de Paris, spécialiste de l’histoire sociale et culturelle, de la traduction et des échanges entre la Russie et l’Europe. Il est notamment co-auteur de The French Language in Russia (2018), ouvrage plusieurs fois primé, et co-directeur du projet Les spécialistes étrangers en Russie à l’époque de Pierre le Grand (2019).
Vladimir Somov, chercheur indépendant à Saint-Pétersbourg, auteur de nombreuses études et spécialiste de la famille Staehlin.
Hugo Tardy, doctorant à l’IRCL, en fin de thèse sur les relations artistiques franco-russes au XVIIIᵉ siècle (Université de Toulouse / Musée du Louvre).
Présentation par Vladislav Rjéoutski
Vladislav Rjéoutski introduit la recherche qu’il mène avec Vladimir Somov, centrée sur la correspondance familiale entre Jacob von Staehlin (1709–1785), historien de l’art, académicien et courtisan russe, et son fils Peter von Staehlin (1744–1800), diplomate au service de la Russie également nommé Pierre.
Conservée à la Bibliothèque nationale de Russie (Saint-Pétersbourg), cette correspondance – rédigée presque intégralement en français – fait l’objet d’un projet d’édition numérique. Le français y apparaît non seulement comme langue de la diplomatie, mais aussi comme instrument de construction de soi (self-fashioning) et de mise en réseau sociale et intellectuelle.
Rjéoutski retrace les parcours des deux correspondants :
Jacob von Staehlin, formé à Leipzig, arrive à Saint-Pétersbourg en 1735 à l’invitation du président de l’Académie des sciences. Il devient un personnage influent de la cour, notamment comme précepteur du Grand-Duc et bibliothécaire impérial.
Pierre von Staehlin, né en 1744 et parrainé par le Grand-Duc Pierre Fedorovitch, fait carrière dans la diplomatie : secrétaire à Copenhague (1764), conseiller à Dresde dans les années 1770, puis à La Haye auprès du prince Galitzine, avant de prendre sa retraite en 1782.
Correspondance familiale et compétences linguistiques des Staehlin
La correspondance couvre la période des années 1760 à 1785, soit plus de deux cent vingt lettres, numérotées et échangées à raison d’environ une par semaine. Si certaines lettres d’enfance sont en allemand, la quasi-totalité est en français, langue que père et fils maîtrisent avec aisance. Les lettres en allemand sont toujours précédées par des formules de politesse écrites en français, et non en allemand. Parfois, il y a d’autres langues, comme le russe, l’italien ou le latin.
La correspondance est numérotée de façon consécutive, ce qui permet de savoir combien de lettres ont été écrites. Les lettres mettent trois semaines à être envoyées, et une lettre est écrite par semaine environ. Une numérotation est utilisée pour rappeler certains faits. Par exemple, le père dit de lire telle ou telle lettre pour que le fils se rappelle ce qu’il y écrivait. La grande majorité des lettres a été composée entre 1779 et 1783.
Pierre adopte un style élégant et vivant, sans fautes notables, tandis que Jacob montre parfois des calques de l’allemand. Tous deux utilisent aussi ponctuellement le russe, le latin ou l’italien.
Sujets et fonctions de la correspondance
Les lettres abordent une grande variété de thèmes :
Pour Jacob : vie de cour, politique intérieure et étrangère, vie culturelle, « nouvelles du jour » mêlant rumeurs, témoignages et faits publics.
Pour Pierre : vie diplomatique à La Haye, sociabilité, musique, finances, flux d’informations.
Leur correspondance illustre le rôle des lettres comme canal d’information. Certaines sont lues à voix haute ou publiées dans des journaux francophones, montrant la dimension performative de cet échange.
Les informations sont importantes pour Pierre et Jacob. Elles leur permettent de rester au courant des événements. Les diplomates utilisent les services des informateurs à cette époque. Pierre remplit cette fonction en mentionnant différents visiteurs qui viennent à La Haye.
Vladislav Rjéoutski nous montre une des lettres de Staehlin (1783). Il y raconte les festivités à la cour de Saint-Pétersbourg. Quand il décrit cela à son fils, il doit se douter que celui-ci est au courant. On voit l’effet performatif de cette correspondance : il sait que ses lettres vont êtres montrées ou transmises.
Il est question des festivités dans la maison du vice-chancelier. Des illuminations sont organisées. Jacob est chargé d’organiser cette fête, mais aussi de rédiger la description de cette fête en allemand. Jacob informe son fils (lettre de Jacob à Pierre, 1780) que celui-ci recevra bientôt l’ordre de publier ce rapport. Ce n’est pas seulement un échange privé. Il y a tout un canal d’informations à travers lequel les deux présentent l’Empire de Russie à un public plus large.
Jacob, en tant qu’académicien, fréquente des personnes haut placées. Il peut leur montrer l’Académie des sciences et son cabinet des curiosités. Ce dernier était très connu à cette époque car il s’agissait d’une collection de curiosités dont on trouve beaucoup de publicité dans les journaux européens.
C’est dans une lettre de Jacob à Pierre, en 1780, qu’il parle du cabinet des curiosités. Jacob rapporte les mots qui ont été dits par le roi.
Correspondance personnelle et officielle : choix de sujets et de langues
Les sujets abordés :
- Lettres de Pierre adressées au prince Belosselsky pendant son absence de Dresde, en 1771 : audiences à la cour de Saxe, voyages du prince électeur et de sa famille, problèmes de santé des membres de la cour.
- Lettres de Pierre adressées au prince Belosselsyi durant le séjour de Pierre à Saint-Pétersbourg, en 1775 : arrivée de diplomates étrangers à Saint-Pétersbourg, nominations, voyages de l’impératrice, mort de personnalités russes de haut rang, mariages dans les milieux aristocratiques.
Cette correspondance n’est pas très différente de celle de son père. Le ton est assez neutre et la fonction est soulignée par une entrée en matière très abrupte. Il commence tout de suite par les nouvelles.
Vladislav Rjéoutski explique qu’au XVIIIᵉ siècle, il y a un essor important de la presse, qui est utilisée par les diplomates. Mais même s’il y a la presse, on peut mesurer l’importance de cette correspondance en comparant le temps que les deux demandent. En effet, cela demande du temps pour que les nouvelles arrivent à Saint-Pétersbourg et soient imprimées, alors que la correspondance met trois semaines – donc moins de temps. De plus, dans la correspondance, il y a des témoignages oculaires.
Le choix du français
Vladislav Rjéoutski se demande pourquoi les deux correspondent en français et non dans une autre langue car le français n’est pas leur langue maternelle. Il propose plusieurs raisons dont la principale : le français peut être important pour le canal de diffusion car c’est la langue de la diplomatie. Rjéoutski conclut en insistant sur les autres raisons de ce choix linguistique :
- C’est un canal pour transmettre des informations à des tiers (lecture à haute voix, circulation des lettres).
- Le choix libre de la langue à la différence de la correspondance officielle adressée au souverain.
- Le français remplace le russe en Russie en tant qu’outil de communication. Les diplomates russes communiquent de plus en plus en français. Les lettres écrites en russe relèvent davantage d’une tradition.
Il compare cette pratique à d’autres correspondances diplomatiques russes du XVIIIᵉ siècle, notamment celle d’Alexeï Veshnyakov, qui passe au français dans un post-scriptum. C’est important car à cette époque les diplomates échangent presque uniquement en russe. Il parle de nouvelles personnelles. Le passage en français est étonnant, car il doit écrire en russe à un collègue haut placé. Dans le contexte plus personnel, il ne peut en parler qu’en français. Il le fait en post-scriptum.
Présentation par Vladislav Rjéoutski
Hugo Tardy ouvre la discussion en interrogeant le rapport entre Pierre von Staehlin et le prince Galitzine, ainsi que l’éventuelle continuité de leur correspondance. Les intervenants évoquent la possibilité d’une censure des lettres, expliquant la retenue observée sur certains sujets sensibles.
D’autres participants soulignent la rareté des correspondances privées de diplomates à cette époque. Le cas de Pierre, né en Russie, issu d’une famille étrangère, est particulièrement significatif. Sa maîtrise de l’allemand, devenue rare parmi les diplomates russes, illustre la diversité linguistique du corps diplomatique.
Vladislav Rjéoutski précise que la perte de pratique du russe est fréquente dans l’aristocratie du temps, les diplomates russes correspondant principalement en français. Quant aux références culturelles, Vladimir Somov mentionne la présence de Voltaire, Rousseau, de l’Evangile en allemand et d’auteurs antiques.
Enfin, Linda Gil interroge les chercheurs sur un éventuel projet d’édition intégrale de cette correspondance. Vladislav Rjéoutski répond qu’un tel projet n’est pas encore engagé.
