Archibeau, une renaissance numérique

C’est une grande nouvelle, autant sur le plan de l’édition des correspondances que sur celui des humanités numériques, que ce projet d’édition de la correspondance de Beaumarchais dirigé par Linda Gil et fruit d’une collaboration interdisciplinaire d’exception. La réunion qui s’est tenue dans la salle du conseil du site Saint-Charles de l’université Paul-Valéry à Montpellier ce jeudi 14 novembre en est la preuve : Linda Gil venait seulement d’ouvrir cette séance du séminaire « Éditer les correspondances du XVIIIᵉ siècle : histoire intellectuelle et éditoriale » qu’on faisait passer en douce une boîte d’amandes au cacao en se souriant, entre collègues, associés, chercheurs et enseignants ; nul esprit didactique ennuyeux, mais une complicité chaleureuse autour de la présentation de cette entreprise d’édition numérique.

Linda Gil présente d’abord la genèse d’un projet né dans le sein du laboratoire de l’IRCL (Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique et les Lumières), rattaché à l’université Paul-Valéry, après avoir été retenu par le comité « Arts, Langues et Philosophie » de l’ANR , lui accordant les financements nécessaires. Linda Gil évoque également l’intérêt de cette correspondance de Beaumarchais, « croisant l’histoire du théâtre et celle de la politique », montrant qu’elle est le point de rencontre de plusieurs domaines de pensée, de la même manière que ce travail d’édition numérique est à la confluence de plusieurs champs d’études, comme le prouve l’assemblée diverse des chercheurs associés. Car il ne faut pas croire que seul le laboratoire de l’IRCL participe au chantier Archibeau, bien au contraire : nous sommes face à un consortium engageant trois autres laboratoires de recherche, à savoir le CELLF (Centre d’étude de la langue et des littératures françaises, de Sorbonne-Université), le PLH (Patrimoine, Littérature, Histoire, de l’université de Toulouse) et le LUHCIE (Laboratoire Universitaire Histoire Cultures Italie Europe, de l’université Grenoble-Alpes). Il s’agit donc d’une équipe pluridisciplinaire et internationale. Au nom du LUHCIE, Gilles Montègre décrit son laboratoire comme un repaire d’historiens de l’art, d’italianistes et de musicologues, s’intéressant, pour sa part, aux pratiques de la diplomatie et du voyage en Europe au XVIIIᵉ siècle. Porte-parole du CELLF, Virginie Yvernault, maître de conférences en littérature du XVIIIᵉ siècle, expose son intérêt pour Beaumarchais, la diplomatie et ses réseaux de communication. Elle présente le CELLF comme un centre réunissant des spécialistes de l’ancien régime, le rôle de Virginie Yvernault étant d’écumer les archives européennes. Claude Loriol, membre du comité scientifique, composé de conservateurs de bibliothèques ou de fonds publics, est aussi présent ce soir. L’équipe est composée de vingt-cinq chercheurs, fruit de quatre années de recrutement. Comme l’assure Linda Gil, « l’équipe est maintenant prête à travailler, c’est une aventure de cinq ans qui commence ».

En effet, cette aventure succède à un long parcours : en 2019, le projet était lancé ; les années 2020-2021 voyaient la structuration de l’équipe et la constitution du comité scientifique ; entre 2021 et 2023 avaient lieu les premières campagnes de prospection, d’étude et de collecte des fonds français et étrangers. En novembre 2023 paraissait le premier volume collectif, Éditer la correspondance de Beaumarchais, enquêtes, inventaire et édition, publié aux Presses de l’Université de Bretagne. Entre 2022 et 2024 ont eu lieu des rencontres, la création d’une base à la BnF, des journées d’étude ainsi que des colloques à Paris ou à New York pour qu’enfin, entre octobre 2023 et mars 2024 soit déposée la demande de financement de l’ANR, finalement accordé à l’équipe.

À la suite de l’intervention de Linda Gil, Franck Salaün présente le contexte de l’édition des correspondances à l’IRCL, évoquant une longue tradition d’études des correspondances. Déjà, en 2002, s’organisaient des rencontres autour du thème des « égo-documents », et des travaux avaient été entrepris au sujet de l’étude des réseaux savants, des correspondances et de leur édition à l’heure de l’électronique (par exemple, l’édition électronique de la correspondance de Pierre Bayle). Sont aussi évoqués l’édition de la correspondance de La Beaumelle, le premier tome de la correspondance de Diderot, et l’inventaire Condorcet. Il y a donc, entre le laboratoire de Montpellier et l’édition des correspondances, un antécédent considérable et des « circonstances favorables » à ce nouveau chantier. S’agissant de l’aspect numérique du projet, d’autres travaux ont été menés : par exemple, le colloque sur la compatibilité des bases de textes, ou encore, en 2023, la semaine thématique du CNRS sur le sujet de l’édition des correspondances d’ancien régime comprenant ces deux aspects : comment réunir, lire et éditer les manuscrits aujourd’hui en interrogeant l’éventualité d’une édition essentiellement numérique. Franck Salaün termine son exposé en saluant le travail de Linda Gil qui organise des séminaires sur les correspondances, participant effectivement de ce « contexte intellectuel favorable ».

Linda Gil reprend la parole alors que repassaient les amandes en chocolat afin d’aborder la question suivante : « de quoi Archibeau est-il le nom ? ». Il s’agit d’un inventaire numérique préalable à une édition future de la correspondance de Beaumarchais pour le moment impossible, le corpus étant difficile à saisir, encore mouvant. Ne craignant pas d’interroger cette démarche, Linda Gil justifie la pertinence de ce nouveau projet : « nous n’arrivons pas sur un terrain vierge ! ». Effectivement, plusieurs séries de lettres ont été publiées après la mort de Beaumarchais ; le premier éditeur de ses œuvres ayant prévu un sixième tome comportant une série de lettres. Plus près de nous, la dernière tentative connue est celle d’un projet d’édition de la correspondance en cinq tomes, d’après une sélection de Brian Morton et Donald Spinelli : lacunes, insuffisances, mauvaise qualité de l’édition sont venues à bouts de ce projet. Voilà pourquoi Linda Gil souhaite, avec toute son équipe, revenir aux manuscrits, même pour des lettres qui auraient été publiées précédemment. Le nouveau chantier consistera en la prospection et l’identification des sources des manuscrits, en la collecte des imprimés et manuscrits, en l’établissement des textes supposant transcription, datation, identification, prise en compte des données matérielles, et bien sûr l’établissement de l’inventaire numérique grâce à la base de données Huma-num, copie de la base Condorcet qui avait été conçue à la mesure de l’étude épistolaire, généreusement offerte à l’équipe d’Archibeau. Une telle entreprise, on l’imagine, suppose des chantiers connexes : considération d’autres correspondances entre tiers, d’autres manuscrits, la chronologie, des lectures, des recherches géographiques, la création de dossiers thématiques et l’établissement d’une iconographie, tout en participant à recomposer l’histoire globale des manuscrits dispersés : le patrimoine littéraire de Beaumarchais étant une archive complexe dans sa forme autant que dans sa conservation, puisqu’elle admet une grande variété matérielle supposant un travail de description rigoureux. « La signature même de Beaumarchais est à l’image de l’instabilité de ce corpus, elle est changeante », ajoute Linda Gil. On découvre que, au fil de ces découvertes archivistiques, de nouveaux documents sont exhumés : des partitions de pans inédits de la musique du Mariage de Figaro et des témoignages de la mise en scène de la pièce aux États-Unis. Aussi, bien sûr, l’équipe d’Archibeau surveille attentivement le marché des autographes, source d’inédits sortis de l’ombre pour un moment. Conclusion sera faite avec cette citation de Beaumarchais, témoignant de la touffeur du corpus de sa correspondance :

« Encore une lettre, allés vous dire ! Il ne finit point ! Eh ! comment finir, Monsieur Le compte, lorsque de nouveaux objets excitent sans cesse mon attention et ma vigilance ? »

Beaumarchais à Vergennes, le 8 mars 1777.

L’intervention qui suit est celle, retransmise par vidéo, du linguiste Frédéric Calas, qui, bien que son nom l’eût plutôt prédestiné à étudier Voltaire, s’est joint lui aussi à l’aventure d’Archibeau. Il présente l’aspect collectif et interdisciplinaire du projet. Calas, en effet, s’intéresse à l’étude d’une édition partielle, thématique, des lettres de Beaumarchais, édition qui fit le choix d’intégrer de nombreux documents complémentaires : Beaumarchais et le Courrier de l’Europe, deux tomes publiés en 1990, pleins de documents inédits, peu connus, numérotés, qui sont de précieuses sources concernant la gazette à laquelle collabora Beaumarchais. En ce qui concerne l’identification des documents, c’est, selon Frédéric Calas, une édition tout à fait remarquable, bien que partielle puisque seulement liée aux publications relatives au Courrier de l’Europe. « Il faudra tout de même vérifier l’exactitude et l’exhaustivité de l’édition », précise-t-il, cet aspect de la recherche interrogeant le corpus : faut-il le distinguer, faire des renvois ? Et comment faire le lien avec le Courrier de l’Europe ? Comment aborder les néologismes anglais de Beaumarchais ? Voilà un échantillon de questions qui surviennent à la tâche et participent à enrichir le travail principal.

Béatrice Ferrier, de l’université d’Artois, présente, quant à elle, le corpus à établir ainsi que ses problématiques, prenant pour exemple les manuscrits de la bibliothèque de Lille, comprenant la correspondance active de Beaumarchais à ses correspondants d’Amérique dans le cadre de ses activités outre-Atlantique. Béatrice Ferrier a pu comparer ces lettres avec l’inventaire dressé par Bénédicte Obitz-Lumbroso en ayant connaissance de lettres non répertoriées, pas moins de dix-huit, de la main de Beaumarchais, qui pourraient se révéler inédites. Il est alors question de lettres écrites par le secrétaire de Beaumarchais, ou par Beaumarchais, ou comportant des additions de la main de Beaumarchais. Béatrice Ferrier parle du délai qu’il peut y avoir entre le mois durant lequel est écrite la lettre et le mois où la lettre part, délai dont profite parfois Beaumarchais pour ajouter des informations : « j’ai décacheté ma lettre pour y mettre une apostille ». Sont évoquées aussi les dimensions matérielles de l’acheminement des lettres : duplicatas, triplicatas, cachets et adresses au dos, mentions des paquebots, navires, nom des intermédiaires, etc. Ce qu’on peut en conclure, c’est que ce premier dépouillement permet de mettre à jour des inédits et de reconnaître toute série qui ne serait pas tout à fait complète.

Magali Soulatges, de l’université d’Avignon, décrit enfin les différents outils de travail collaboratifs, notamment la création d’un carnet de recherche (« pas d’entreprise scientifique qui ne s’accompagne d’un carnet de recherche », dit-elle), avec pour volonté de créer des dossiers thématiques grâce au concours de nombreux spécialistes, toutes disciplines confondues. Nous apprenons également que la base de données numériques sera idéalement dotée d’un inventaire iconographique, dont un inventaire des portraits de Beaumarchais qui irait du chocolat Poulain orange aux manuels scolaires, ainsi que d’une chronologie, l’objectif étant d’arriver à un « Beaumarchais jour après jour » ; tout cela rendant plus vivante la consignation des lettres. En visioconférence, Flavio Borda d’Água, conservateur au Musée Voltaire de Genève, ajoute quelques mots, assurant le soutien de la bibliothèque de Genève au projet : il sera chargé d’une partie de la collecte bibliographique, « ainsi les chercheurs pourront disposer des articles : il s’agit d’un travail résolument collaboratif », déclare-t-il alors que ce qui restait d’amandes à la poudre de cacao passait autour de la table pour la dernière fois.

On ne saurait s’y tromper : Archibeau est un travail d’équipe. Archibeau, on est tenté de lire : archi-beau, car il est beau de servir la littérature comme le fait cette équipe, avec entrain, passion et dévouement, élevant ainsi l’auteur à ce que nous pourrions appeler la postérité numérique. Une renaissance numérique, en somme !