Introduction

Le 24 mars 2026, la table ronde « Comment un auteur devient-il classique ? » du cycle de séminaire «  Comment lire les classiques aujourd’hui » a eu lieu sur le site St Charles de l’université Paul Valery. Ce cycle est organisé par Maria Cabral (Université d’Aveiro), Franc Schuerewegen (Université d’Anvers), Aniko Adam (Université catholique de Budapest) et Franck Salaün (IRCL, UMPV). Lors de cette séance, ce dernier incarne le rôle de répondant afin que la parole soit distribuée de manière fluide entre Franc Schuerewegen, Marion Brun et Maxime Del Fiol, les trois intervenants venus débattre.

Franck Salaün est professeur de langue et littérature française à l’Université Paul Valery, il est également membre de l’Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge Classique, et les Lumières. Quant à lui, Franc Schuerewegen est professeur de littérature française et francophone à l’Université d’Anvers. Il a écrit plusieurs livres dont Introduction à la méthode postextuelle, Racine et la Torpille ainsi que L’exemple Proustien. Marion Brun est agréée de Lettres Modernes et docteure en littérature française, spécialiste de Marcel Pagnol sur lequel elle a écrit sa thèse Marcel Pagnol, un classique populaire publiée chez Garnier. Elle est également professeur à l’université Polythecnique Haut-de-France. Enfin, Maxime del Fiol est enseignant chercheur à l’université Paul Valery. Ses travaux se concentrent autour de la littérature francophone, la mondialisation de la littérature et les écrits post-coloniaux.

Ambiguïté dans la notion de classique 

Franck Salaün introduit la table ronde par une question à laquelle personne dans la salle n’a la réponse: qu’est-ce qu’un classique ? 

La notion est ambiguë, on a du mal à lui trouver des contours : dans quel domaine est-elle pertinente, en histoire littéraire ou en histoire de l’art ? N’est-elle pas dépassée ? Quelle est, au fond, sa fonction ? À force d’utilisation, n’est-elle pas dévaluée ou victime d’un malentendu général ?

Bien qu’il ne fasse pas l’unanimité chez les chercheurs, le terme « classique » est très utilisé en histoire littéraire. Son omniprésence nous oblige presque à nous en emparer; voilà pourquoi Franck Salaün insiste sur ce moment de définition.

Autour de cette notion s’articule la question que nous intéresse aujourd’hui : comment un auteur devient-il classique et est-il encore possible d’en devenir un aujourd’hui ?

D’un point de vue socio-culturel, cette notion est très ancrée en France ; les classiques sont des points de repère, déterminés par la hiérarchisation, tel que l’académie française, et qui deviennent des modèles, des textes qui méritent d’être enseignés et que l’on cherche à imiter. Par exemple, pour les auteurs du XVIIe siècle, les classiques étaient les auteurs grecs et latins.

Y a-t-il des classiques dans toutes les cultures ? Franck Salaün évoque son voyage en Flandres, pendant lequel il débat de la question avec des locaux. Ceux-ci ont bien des classiques, cependant, des œuvres n’ont été affublées de cet adjectif que depuis l’année précédente, sur le modèle d’autres pays européens. 

En France, de nos jours, nous produisons de nouveaux classiques. Par là, Franck Salaün n’entend pas que des auteurs contemporains écrivent de nouveaux classiques, mais que les instances font émerger des textes oubliés des siècles précédents et les érigent en classiques.

Les classiques sont des oeuvres choisies par une instance qui n’est pas toujours arbitraire, comme l’évoque Maxime Del Fiol avec l’exemple des littératures francophones, écartées de la compétition car traitant de sujets considérés comme illégitimes. Faire classique est donc, par extension, un moyen d’effacer certaines oeuvres de l’histoire littéraire. 

Le classique contient une dimension politique, sociale et identitaire qu’il est essentiel de garder en tête pendant cette table ronde.

Qui sont ces instances qui décident qui est classique et qui ne l’est pas ? Comme évoqué plus tôt, l’Académie française à son rôle à jouer, mais c’est aussi le cas des maisons d’édition. De nos jours, ces dernières ont des collections intitulées « Classiques »  dont les ouvrages sont à destination de l’enseignement. Les auteurs étudiés dans les classes de littérature, du collègue aux études supérieures et à l’agrégation, sont inscrits dans un canon littéraire considéré comme classique. Franck pointe du doigt le fait que ce sont souvent les mêmes auteurs qui ont leur place dans ces programmes.

Les prix littéraires de manières générale, mais spécifiquement le prix Nobel de littérature, peuvent eux aussi être considérés comme des autorités édifiantes ; obtenir le prix Nobel de littérature garantit d’être considéré comme un auteur important dans son pays d’origine voir dans le monde. Or, comme le précise Franc Schuerewegen, bien que Claude Simon ait obtenu ce prix en 1985, il ne peut être considéré comme un classique aujourd’hui, car très peu étudié et peu connu.

D’autres questions traversent la table ronde : un classique est-il un auteur, une oeuvre ou la somme des deux ? Il n’est pas toujours facile de savoir. Un classique peut-il être une femme ? Une oeuvre peut-elle se voir destituée de son statut de classique, si l’auteur est jugé coupable de faits graves, par exemple ?

L’approche postextuelle de Franc Schuerewegen

Franc Schuerewegen prend à son tour la parole pour évoquer son rapport au grand classique qu’est Racine. Il est l’auteur de plusieurs livres et essais sur l’approche postextuelle (avec un seul pour économiser l’encre, comme nous précise Franc), dont Racine et la torpille, publié chez Station Zapatra.

Franc nous propose de nous pencher sur la question des critères textuels et formels pour définir un classique.

L’étude postextuelle est une méthode où l’on approche un après du texte et qui consiste à remettre en cause l’autorité de celui-ci. Il s’agit de voir le texte comme une série d’instructions qui permettent à l’œuvre d’être partagée. Ainsi, dans l’approche postextuelle, la notion de classique est dans son essence problématique.

Afin d’expliquer de manière plus précise son propos, Franc Schuerewegen cite Calvino dans Pourquoi lire des classiques ? : « Un classique est une œuvre qui génère constamment un nuage de discours critique autour de lui, mais qui rejette toujours les particules ». Pour lui, un classique se définit par les usages, c’est la permutabilité qui fait le classique.

Dans le cas de Racine, il s’agit d’un texte gravé dans la pierre et qui, pourtant, peut être lu de manière différente encore aujourd’hui, comme le fait Franc Schuerewegen dans Racine et la torpille. C’est une œuvre qui, malgré le temps qui passe, garde un intérêt à être redécouverte.

Franc Schuerewegen met en opposition la valeur et la durée d’une œuvre. Ces deux notions mettent en exergue un cercle vicieux : une œuvre est elle valable par qu’elle dure, ou dure-t-elle parce qu’elle est valable ?

Franc tranche : un texte devient classique car il a été écrit avec l’intention claire de durer dans le temps. Le classique est ce qui suscite sans cesse l’envie de permuter mais qui, paradoxalement, reste d’une grande simplicité.

Marcel Pagnol, un classique populaire

Manon Brun prend la suite de la discussion et évoque Marcel Pagnol, qu’elle définit comme un classique-populaire dans sa thèse. La question qui structure sa prise de parole est la suivante : un auteur populaire peut-il devenir classique ?

La notion de classique-populaire se veut être une traduction du terme anglophone middlebrow culture qui caractérise la culture moyenne. Le monde culturel anglophone se divise entre la low culture et la high culture, soit la culture de masse et la culture des élites. Le terme middlebrow est né de l’inclassabilité de certaines œuvres et de certains artistes, qui se trouvent dans un entredeux, comme Marcel Pagnol. Bien qu’il soit un auteur lu par la masse, un soin particulier est accordé à ses écrits et à l’édition de ses livres. De ce fait, il est un classique-populaire.

Cependant, cette position entre deux crée un souci de légitimité : la célébrité médiatique s’accompagne d’un discrédit de la part de l’université. Marcel Pagnol est un auteur étudié, mais uniquement dans les petites classes. Il est un classique au sens traditionnel ; à travers ses œuvres, il ne crée aucune révolution moderne. Il s’inspire des anciens : il est par exemple très attaché à Virgile et traduit Les Bucoliques, qui deviennent un modèle pour parler de sa Provence natale. Marcel Pagnol, qui n’opère aucune révolution formelle, semble donc désuet face à ses contemporains, le XXe étant la période l’avant-garde, du surréalisme et de l’innovation. Par son statut d’académicien, il représente une institution vieillissante aux modèles dépassés. Sa stratégie auctoriale de devenir classique par des biais sociologiques est désuète, ce qui l’empêche d’en devenir un dans un siècle de fantasme de l’expérimentation.

Manon brun pose également la question de la sociologie de la littérature. Pour elle, la valeur ne peut pas se construire par le texte même : c’est la réception qui crée la valeur car le lectorat investit de la croyance et de la valeur dans le texte. Cependant, la logique des classiques est élitiste et antidémocratique et elle introduit l’injonction de la lecture des textes qui sont présentés comme tels. La notion de classique porte un pouvoir de culpabilisation, en dictant ce qui doit être lu ou non.

Qui est légitime à faire cette loi ? Qui peut être investi de ce pouvoir de faire les règles et de donner cet ajout de valeur à une œuvre ?

La notion de classique induit un concept de paternité, de légitimité. Il existe une rivalité entre les générations d’auteurs, paradoxale puisque les auteurs plus jeunes cherchent sans cesse l’adoubement de leurs aînés. De ce fait, il existe des bâtard de la littérature, des œuvres qui ressurgissent des siècles plus tard. Manon Brun prend pour exemple Anatole France, dont la postérité reste variable.

La littérature francophone, un enjeu de mémoire sujet à de nombreuses injustices

Maxime del Fiol prend la suite de la parole en évoquant son sujet de prédilections, la littérature francophone.

La notion de classique rencontre beaucoup de difficultés dans le cas de la littérature francophone : le classique est franco-centré et franco-doxé, c’est une notion chargée idéologiquement mais généralement mise à profit de la distinction entre la littérature française et la littérature des auteurs hors France ou migrants francophones. Ceux-ci sont marginalisés, qualitativement et quantitativement. Plusieurs hypothèses politiques peuvent expliquer cette marginalisation. Tout d’abord, la littérature a toujours joué un rôle important dans l’identité et le sentiment national français notamment par le rôle de l’institution dans un canon scolaire. Ensuite, il existe une mélancolie postcoloniale qui rejette l’héritage de cette histoire ce qui crée une discrimination, souvent qualifiée de ligne de couleur. 

Les auteurs francophones sont presque absents des concours ; par exemple, l’agrégation de lettres modernes n’a compté dans ses épreuves qu’un seul auteur francophone depuis 1960.

L’espace de consécration en France est très fermé, contrairement à l’Espagne ou l’Angleterre, de plus, celle des auteurs francophones se fait sous domination française, dans un contexte de rapport de force impossible à contester. 

Certains auteurs francophones semblent reconnus, comme par exemple Aimé Césaire, Maryse Condé et Chamoiseau, voix importantes de la négritude. Césaire a été un enseigné en seconde, cependant, il ne l’a été que de manière anecdotique. Cahier d’un retour au pays natal a disparu du programme après y être resté quelques années au profit des Yeux d’Elsa d’Aragon, jugé plus représentatif de la littérature française, au contraire de Césaire décrit comme trop inaccessible. Du côté des études supérieures, Césaire est présent au CAPES de lettres mais pas à l’agrégation. Ainsi, l’égérie en classique de Césaire reste inachevée, bien qu’il soit un modèle pour de nombreux écrivains africains.

Deux questions ressortent de la rélfexion de Maxime del Fiol :

  • Pourquoi, parmi tous les auteurs francophones, Césaire est-il celui dont le processus de reconnaissance est le plus poussé ? Est-ce grâce à sa polyvalence ou à sa carrière politique ?
  • Pourquoi limiter la reconnaissance de Césaire ? Est-ce parce qu’il est exclu du canon blanc et masculin de la littérature française ?
Réflexions générales

Après avoir laissé un temps de parole à chacun des invités, ceux-ci discutent plus librement des interrogations soulevées dans cette table ronde.

Franck Salaün évoque l’hypothèse de la permanence comme une théorie valide mais à nuancer ; Marion Brun indique que le discrédit de Pagnol pourrait être lié à sa revendication régionaliste et Franc Schuerewegen signale que les critères textuels ne peuvent différencier des auteurs tandis que le temps si, puisque celui-ci possède une valeur sociologisante.

Questions du public

Nombreux étaient ceux et celles dans la salle lors de cette conférence et, dans leurs esprits aussi, ont émergé des questionnements ou des remarques.

  • Quelqu’un évoque l’emergence des « classiques du peuple » après la seconde guerre mondiale.
  • La dimension politique des classiques est un sujet important : pour certains, la disparition de Jules Vallès, un auteur engagé, dans les programmes scolaires est liée à la montée de l’extrême droite.
  • On se demande si un un éditeur peut fabriquer un classique, en inondant les librairies par exemple. Franck Salaün répond que le temps va de toute façon jouer son rôle, car les ventes ne sont pas forcément signe de pérennité.
  • Quelqu’un soutient que la question dans le titre du séminaire est juste : ce n’est pas pourquoi lire des classiques, mais comment lire des classiques.