Cette première séance ouvre un cycle de rencontres dans le cadre du séminaire de recherche « Éditer les correspondances du XVIIIᵉ siècle : histoire intellectuelle et éditoriale », qui met en avant les chantiers d’édition de correspondances en cours (Rousseau, Beaumarchais…) ainsi que la réflexion épistémologique qui se développe en parallèle. L’objectif est de reconstituer des pans de l’histoire intellectuelle, jusqu’ici restés dans l’ombre. La première intervenante de ce séminaire est Anne Chamayou, professeure à l’université de Perpignan, spécialiste de littérature épistolaire, des correspondances et de l’écriture à la première personne du XVIIIᵉ siècle. Sa thèse abouti à un ouvrage majeur, L’Esprit de la lettre (XVIIIᵉ siècle), qui nous fait redécouvrir l’histoire du XVIIIe à travers le prisme de l’écriture épistolaire. Elle travaille actuellement sur l’édition d’un volume consacré à la dernière parFe des correspondances de Rousseau, à paraître dans la nouvelle édition de l’œuvre complète de Garnier. C’est ce travail qu’Anne Chamayou nous présente dans la séance d’aujourd’hui.
Ce séminaire prend la forme d’une séance informelle, sorte de compte-rendu d’expérience de ce chantier éditorial, le premier de la chercheuse. Le titre de la séance est volontairement provocateur, mais expose parfaitement les enjeux auxquels Anne Chamayou fait face dans ce travail. En effet, le corpus est très faible, à la fois en quantité (41 lettres) et en contenu. La première question qui se pose est celle de la place qu’occupe cette édition de ce volume de la correspondance de Rousseau dans l’histoire éditoriale de sa correspondance complète, et plus généralement, dans l’édition de son œuvre complète.
L’édition qui fait date est celle de Ralph Alexander Leigh (1915-1987). Il publie à Oxford le résultat d’un travail colossal réalisé seul : l’édition de 8400 lettres, comprenant la correspondance active de Rousseau, mais aussi sa correspondance passive. Cette édition y fait toujours référence, et c’est à partir de celle-ci que s’effectue le chantier de réédition en cours. Au début du XXIᵉ siècle, la nécessité d’une édition plus accessible se fait sentir. Alors, des projets sont initiés : c’est le début de l’élaboration du projet Garnier. Garnier rachète les droits de l’édition d’Oxford, le travail sur les manuscrits est donc déjà fait, et l’identification de la plupart des destinataires aussi. Il est choisi de ne conserver que la correspondance active, pour ne faire ressortir que la voix de Rousseau. Se pose alors la question de la recontextualisation : c’est un travail fondamental qui se passe dans l’appareil de notes, et qui permet de renvoyer vers l’œuvre. Il a parfois été choisi de conserver les notes d’Oxford, mais celles-ci ont fait l’objet de révisions, et parfois d’ajouts, de développement ou de précisions.
À la différence de la précédente, l’édition de Garnier est une édition chronologique, dont les volumes paraissent de façon aléatoire. La question de l’intégration, ou non, des lettres en fonction de leur date a donc été débattue. Il a finalement été choisi d’éditer les quelque 5420 lettres dans des volumes à part. Il existe pour le moment 7 volumes, Anne Chamayou se concentre, pour sa part, sur la période 1774-1778, c’est-à-dire sur les quatre dernières années de Rousseau. Celui-ci est alors de retour à Paris après son exil. Il est toléré, mais surveillé. Il renoue avec ses anciennes amitiés, s’en fait de nouvelles, mais il se renferme : fatigué et malade depuis 1762, il se fixe dans la rue de sa jeunesse, et entre dans une période de silence et de retrait. Cet effacement est significatif : 41 lettres en quatre ans, contre 283 en 1761, et 30 volumes entre 1762 et 1774. Il écrit évidemment moins, mais n’a aussi plus la célébrité nécessaire pour que ses le1res soient conservées, ce qui peut expliquer ce corpus aussi maigre, et certainement lacunaire. Ce1e édition des dernières lettres s’apparente presque à un recueil de le1res posthumes : sa grande vie est passée. Il se partage entre ses passions, la botanique et la musique. Que reste-t-il du philosophe ? Peu de chose : il évoque d’ailleurs sa difficulté, voire sa quasi-impossibilité à écrire. Du point de vue de la relation entre les lettres et l’œuvre, on ne trouve plus de lien direct. Les lettres ne sont plus un laboratoire de l’œuvre en train de s’écrire, on constate une étanchéité entre la pratique littéraire et la pratique épistolaire. Ces lettres nous dévoilent donc un Rousseau en cours de disparition. Le titre de cette séance prend alors tout son sens : que faire de cette matière, de ce vide, de ce silence ? Anne Chamayou assume sa position face à un matériau si faible : « J’ai voulu faire de ce creux un plein, de ce1e dispariFon, une plénitude de l’accès à soi ». En effet, ce dépouillement de la fin de sa vie peut être considéré comme une victoire en soit, la chercheuse propose de ne pas l’interpréter comme une fin ou une rupture, mais comme une continuité du parcours de Rousseau et de son système de pensée. Voilà le grand défi de son travail : faire quelque chose avec rien. Le volume de cette partie de la correspondance, à paraître prochainement, comprend une introducFon conçue comme un essai, dans laquelle Anne Chamayou reprend toutes ces idées sur cette part d’ombre de la vie de Rousseau.
À l’issue de la présentation, les personnes présentes ont pu prendre part à un échange avec la chercheuse. Des questions ont été soulevées, notamment sur le mystère de
l’absence des Rêveries (début de la rédaction en 1777, inachevées), ce qui a permis de préciser le phénomène de perte d’auctorialité de Rousseau à la fin de sa vie. La lettre fantôme, lettre absente, perdue, mais dont on connaît le contenu, a aussi su éveiller la curiosité et a fait l’objet d’interrogations. Enfin, une question sur la part interprétative d’un tel travail a permis de clôturer ce1e séance par une réflexion très intéressante sur la position et les impressions d’Anne Chamayou face à ce travail qui l’occupe depuis plusieurs années. Pour elle, ce travail d’édition des correspondances a été très difficile, ce corpus a créé une vraie frustration, mais une frustration stimulante. Le dépouillement lui a permis de se concentrer sur autre chose, de travailler différemment ; le « peu » a justement été un matériau riche et stimulant producteur d’une lecture interprétative.
