La correspondance générale de La Beaumelle (2005-2024) : retour sur une aventure éditoriale
En introduction de cette séance, Linda Gil commence par présenter le séminaire « Éditer les correspondances du XVIIIe siècle », organisé à l’IRCL depuis plusieurs années. Elle insiste sur le rôle dudit programme qui présente aussi bien des projets en cours que d’autres arrivés à leur terme. Celui présenté lors de cette conférence fait partie du second cas de figure. Elle évoque ensuite un entretien qu’elle avait mené avec Claude Lauriol, co-éditeur de l’entreprise, publié dans la Revue Voltaire, dans lequel ce dernier avait insisté sur le fait qu’il n’existe pas de normes qui pourraient s’appliquer à l’ensemble des projets d’édition de correspondance, chaque entreprise ayant ses difficultés propres et amenant à faire des choix qui ne sauraient être entièrement satisfaisants. Linda Gil explique qu’il s’agira justement de discuter de ces choix lors de cette présentation. Elle rend ensuite hommage au projet et loue l’ampleur de la réalisation : dix-huit volumes parus entre 2005 et 2024, les quinze premiers tomes parus aux presses de la Voltaire Foundation, et les trois derniers chez Honoré Champion.
Enfin Linda Gil présente les deux co-éditeurs. Tout d’abord, Claude Lauriol, Professeur de littérature française du XVIIIe siècle, ancien vice-président de l’Université Paul Valéry, qui fut en outre co-directeur du Centre d’étude du XVIIIe siècle, ancêtre de l’IRCL, spécialiste reconnu de La Beaumelle, de Voltaire et du protestantisme. Ensuite Hubert Bost, historien, ancien Professeur d’histoire du christianisme à l’Institut protestant de théologie de Montpellier, lui aussi ancien directeur du Centre d’étude du XVIIIe siècle, actuellement titulaire d’une chaire intitulée « Protestantisme et culture dans l’Europe moderne XVIe-XVIIIe siècle » au sein de la prestigieuse École Pratique des Hautes Études.
Exposé de Claude Lauriol : un retour sur les étapes de l’entreprise
Dans son émouvante présentation, Claude Lauriol nous a invité à un retour en arrière. Il a tout d’abord évoqué son premier contact avec le fonds d’archive ayant servi à l’édition. C’est dans le cadre de sa thèse, dirigée par Jean Fabre, qu’il a eu la chance de découvrir une partie de ces documents. Il fixe ensuite le point de départ du projet d’édition à la date du 21 juillet 1993. Ce fut à ce moment qu’eut lieu une réunion, dans la maison des descendants de La Beaumelle à Valleraugue. Elle réunit Hubert de La Beaumelle, Gille Suzon, professeur agrégé de philosophie, Otto Selles, alors doctorant, et enfin Claude Lauriol. Il précise que l’autorisation de la famille était nécessaire dans la mesure où la majorité des matériaux sont conservés dans la demeure familiale.
Claude Lauriol évoque par la suite les premiers contacts avec les éditeurs. En octobre 1993, des démarches avait été entreprises auprès de la Librairie Droz de Genève. Les modalités proposées par l’éditeur, si elles étaient encourageantes, ne satisfirent pas Claude Lauriol. Ladite maison se proposant de n’éditer qu’un corpus choisi de lettres. Il fit alors le choix d’entreprendre des démarches auprès de la Voltaire Foundation. Trois ans plus tard, en 1996, un contrat fut signé entre Hubert de La Beaumelle, Andrew Brown alors Directeur de la maison d’édition, et Claude Lauriol. La principale exigence de la Voltaire Foundation était que les volumes paraissent régulièrement afin que le projet ne se prolonge pas éternellement. Les délais ont effectivement été tenus par les éditeurs à deux exceptions près. La première en 2020 du fait du Covid et du changement d’éditeur, l’autre en 2023 à cause de la découverte de lettres jusque-là inconnues de La Beaumelle à Maupertuis.
Il insiste sur les conditions qui ont dû être mises en place afin de garantir ce rythme de parution. Tout d’abord, il a fallu constituer une équipe, dont la participation d’Hubert Bost à partir de 2014 constitue un jalon important. Le fonds a été microfilmé, une base de données a été constituée afin de répertorier les lettres disponibles, les textes des lettres ont été transcrits, les principes éditoriaux ont été établis ainsi que ceux de la transcription et de l’annotation. Ainsi, il s’écoula dix ans entre l’annonce de l’édition et la parution du premier volume.
Claude Lauriol souligne également l’apport de la collaboration de Claudette Fortuny. Elle a su clarifier l’histoire complexe des différentes éditions de Mes Pensées ou Le Qu’en dira-t-on ? Elle a également effectué le même travail sur un autre texte important de La Beaumelle, à savoir les Mémoires pour servir à l’histoire de Madame de Maintenon, et à celle du siècle passé. Enfin, elle a éclairci un autre problème éditorial qui est celui de la Henriade avec des remarques imprimée à Toulouse et dont Voltaire réussit à empêcher la diffusion.
Enfin, il a tenu à démonter la différence entre l’utilisation d’une correspondance pour servir à la rédaction d’une thèse et le processus de publication de la même correspondance. Dans le premier cas, l’auteur prélève les informations utiles. Dans le second, toute la correspondance compte et doit être étudiée avec la même attention. Néanmoins, puisqu’il n’est pas possible d’être expert dans tous les champs de la connaissance, le recours aux spécialistes devient alors nécessaire. La liste des principaux contributeurs est publiée au début de chacun des volumes de la correspondance. Ce travail permet aux éditeurs de faire des découvertes nouvelles qu’une lecture parfois un peu rapide et orientée n’avait pas permis de faire. De plus, pour le chercheur, il pourra découvrir des informations introuvables ailleurs et qu’il n’aurait jamais pensé dénicher dans la correspondance de La Beaumelle.
Exposé d’Hubert Bost : présentation biographique, un retour sur les fonds et les ouvrages de La Beaumelle
Après avoir rappelé les dates de naissance et de mort de La Beaumelle, Hubert Bost débute son exposé en présentant les premiers voyages de l’homme de lettres. D’abord un périple fut entrepris dans le cadre de ses études et de son préceptorat à Genève d’octobre 1745 à mars 1747. Puis, entre mars et avril 1747, période durant laquelle il cesse de s’intéresser à la théologie, un nouveau voyage vers Copenhague où il a été embauché comme précepteur. Sur sa route, il passa par Bâle, Heidelberg, Francfort, Kassel et Hambourg. Hubert Bost précise que chaque étape des voyages de La Beaumelle est susceptible d’avoir laissé des traces et matériaux exploitables. À Copenhague par exemple, les cercles dont faisait partie La Beaumelle, à savoir l’aristocratie et l’Église réformée de France, fournissent des données particulièrement utiles pour comprendre la sensibilité de La Beaumelle. Elles permettent notamment d’affiner notre compréhension de son attachement à sa confession et nous informent sur ses stratégies de carrière.
En 1750, La Beaumelle est contraint de rentrer en France par bateau depuis Altona. À l’époque, tout intellectuel s’exilant dans une cour étrangère devait en demander l’autorisation, permission qui était plus difficile à obtenir lorsque l’écrivain était protestant. Ce retour en France avait donc pour objectif de régulariser sa situation. Du Havre il passe à Paris pour obtenir ladite autorisation avant de repartir exercer le poste qu’il avait obtenu de professeur royal de langues et belles-lettres françaises. De ce fait, entre juin et novembre 1750, il loge au Procope où il fréquente Voltaire, Raynal, La Condamine, Buffon et le libraire Le Mercier. C’est également à cette époque que commence à naître son projet d’édition des lettres de Mme de Maintenon. C’est en effet à cette époque qu’il achète des lettres de la marquise à Louis Racine. Enfin, il rencontre Montesquieu en juillet 1750 et publie la Suite de la Défense de l’Esprit des Lois au mois de novembre de la même année.
Sur la route du retour pour Copenhague, il côtoie divers libraires avec qui il fera affaire parmi lesquels Neaulme, De Hondt, Van Duren, Gosse ou encore Westein & Smith et Rey. À son arrivée à Copenhague, il prononce le discours inaugural de sa chaire à Charlottenborg. En mars, il lance un périodique, des nouvelles à la main, la Gazette de la Cour, de la Ville et du Parnasse qui contribue à asseoir davantage encore sa réputation. En août 1751, paraît l’une de ses œuvres majeures : Mes pensées ou le Qu’en dira-ton ? Ces pensées sont souvent audacieuses et mordantes, notamment en ce qui concerne les questions politiques. En octobre, une aventure galante l’oblige à démissionner et à partir pour Berlin.
Là-bas, il retrouve Voltaire en novembre 1751. C’est à cette époque que les relations s’enveniment entre les deux hommes, le futur patriarche de Ferney ayant mal perçu l’une des pensées qui lui était destinée. La formulation ambiguë de la pensée a pu laisser croire à Voltaire que La Beaumelle le traitait de nain et de bouffon. Après Berlin, il passe par Potsdam, Leipzig, Gotha, Erfurt, Francfort et Metz avant d’arriver à Paris. Là-bas, il reste discret et commence par se cacher avant d’obtenir la permission de se montrer. Il y distribue une Vie de Mme de Maintenon et quelques lettres des Mémoires. Il rentre ainsi en relation avec les religieuses de Saint-Cyr qui lui procurent une partie des matériaux nécessaire à la rédaction des Mémoires de Mme de Maintenon. Souvent réécrites et lacunaires, les lettres éditées étaient néanmoins conformes à ce que l’on pouvait attendre d’une telle publication au XVIIIe siècle. Elles constituent en outre une forme de Contre-Siècle de Louis XIV. Entre mars 1755 et février 1756, il vit à Amsterdam où il collabore avec les libraires afin de préparer l’ouvrage.
Il rentre ensuite en France avec les éditions de ses ouvrages imprimés en Hollande. S’agissant d’ouvrages non autorisés, il est arrêté et incarcéré à la Bastille. Il y reste d’avril à octobre 1753. Il y reçoit des livres et travaille sur Tacite ainsi que sur sa tragédie Virginie ou le décemvirat. Les archives de la Bastille, conservées à la Bibliothèque de l’Arsenal, constituent donc un fonds important pour les éditeurs.
Libéré, il est contraint de rester à Paris. Pendant cette période qui durera quelques mois, il poursuit son projet sur Mme de Maintenon. Pour ce faire, il entame une importante correspondance avec les dames de Saint-Cyr. Lesdits échanges révèlent que l’objectif de ces dames étaient probablement de convertir La Beaumelle au catholicisme. Les Mémoires paraissent en 1756 en Hollande, sous deux formats différents.
Une fois rentré à Paris en août 1757, il est incarcéré à la Bastille pour la seconde fois. Il est probable que Voltaire soit intervenu afin de favoriser son arrestation. Libéré en septembre 1757, il s’exile en Languedoc et retourne à Valleraugue après une absence de douze ans. Il s’installe en juillet 1759 à Toulouse. Il se cache à Montauban alors qu’il est poursuivi dans une affaire de jeu. Après avoir retrouvé son ami La Condamine à Balaruc, il reconnaît sa culpabilité devant le tribunal en octobre 1760. Un an plus tard, il est désarmé en public par la capitoul David de Beaudrigue sur la place du Capitole à Toulouse, ce dernier lui rappelant qu’il ne pouvait pas porter l’épée sans être noble. Ce même David de Beaudrigue sera l’un des principaux enquêteurs de l’affaire Calas. L’importante implication de La Beaumelle dans l’affaire se trouve renforcée par l’amour, la future épouse de La Beaumelle étant la sœur de Gaubert Lavaysse, lui-même accusé.
La partie de la correspondance traitant de son mariage ouvre de nouvelles perspectives. Il n’est plus question d’histoire intellectuelle mais d’histoire locale et familiale. La naissance de leurs enfants, Alaé et Victor Moïse, suscitera chez leurs parents des questionnements pédagogiques à l’époque où l’Émile de Rousseau commence à acquérir une réputation.
L’affaire Calas est également pour lui l’occasion de prendre position. Il participe à La Calomnie confondue attribuée à Paul Rabaut et rédige les Observations pour le Sieur Calas. Ce second ouvrage s’appuie sur les pièces de procès et insiste sur les vices de procédures de l’affaire.
Ses relations avec Maupertuis l’amèneront à rédiger une Vie de Maupertuis alors que La Condamine, leur ami commun, fait ériger un monument en l’honneur du scientifique. Les rapports entre Voltaire et La Beaumelle s’étaient envenimées au même moment où apparurent des tensions entre Maupertuis et Voltaire. Le texte de La Beaumelle sera relu par La Condamine qui l’incitera à modérer son propos.
Enfin, La Beaumelle publiera en 1769 La Henriade avec des remarques, texte extrêmement rare, qui fut comme nous l’avons déjà dit, interdit grâce à l’intervention de Voltaire. Quant au Commentaire sur la Henriade, il paraîtra à titre posthume. Édité par Fréron, on a souvent dit qu’il en avait atténué le contenu. Hubert Bost achève sa présentation en expliquant que l’examen de la correspondance a montré que cette disparité par rapport au texte de 1769 est davantage dû à un travail commun entrepris de concert par La Beaumelle et La Condamine, ce dernier ayant en effet pour objectif de limiter les tensions entre Voltaire et La Beaumelle.
Discussion
Concernant la phase d’échanges, Linda Gil commence par demander aux éditeurs une estimation de la quantité de volume documentaire qu’il reste à éditer. Hubert Bost répond qu’il n’est peut-être pas bon de tout éditer. Il explique qu’une partie des sources contiennent des informations utiles sans pour autant présenter l’intérêt des documents déjà publiés en sus de la correspondance.
Ensuite, Jean-Pierre Schandeler, demande aux deux chercheurs la raison pour laquelle la famille a refusé un mode de publication hybride comprenant une version numérique en supplément de l’édition papier. Huber Bost explique qu’un contrat fut établi entre la famille et la Voltaire Foundation. L’exécution dudit contrat ayant suscité quelques tensions entre les partis, il ne fut pas possible de dépasser ce désaccord en mettent en place un projet qui paraissait audacieux à l’époque pour un fonds familial. En outre, la descendance indirecte de La Beaumelle tenait à ce que le projet aboutisse à un objet livre et ne voulait pas s’aventurer au-delà.
Georges Dulac prend à son tour la parole pour demander quelle peut être la part de la correspondance passive. Hubert Bost répond que celle-ci est bien plus importante que la correspondance active. Il précise que cela dépend des périodes, mais ajoute que lors de certaines d’entre-elles, la lettres de La Beaumelle manquent. Par exemple, pour ce qui est de ses échanges avec La Condamine, la part active de la correspondance a été perdue à la mort de La Condamine quelques mois après le décès de La Beaumelle. Claude Lauriol ajoute que ce manque peut s’expliquer par le fait que le château où avait vécu La Condamine fut bombardé pendant la guerre.
Jean-Pierre Schandeler s’exprime à nouveau afin de faire part de son admiration pour la régularité avec laquelle les volumes sont parus. Il demande en outre comment les éditeurs ont pu s’organiser afin de tenir le rythme d’un volume par an. Claude Lauriol explique, que, comme il l’a rappelé dans sa présentation, il s’est écoulé presque dix années entre le lancement de l’édition et la parution du premier volume. Cette période a permis à l’équipe de préparer de la documentation qui allait servir par la suite.
Franck Salaün a ensuite demandé si le travail d’édition de la correspondance avait permis de compléter notre connaissance de Voltaire. Claude Lauriol explique que le chantier en lui-même avait déjà influencé la biographie de René Pomeau. L’ouvrage avait déjà à l’époque, permis de modifier l’image du philosophe.
Enfin, Anthony Mc Kenna se demande si La Beaumelle s’était intéressé à l’affaire Sirven. Il cherche à savoir si La Beaumelle avait une véritable philosophie de la tolérance. Claude Lauriol répond le premier en expliquant qu’effectivement, il avait écrit un texte qu’il qualifiait lui-même de traité de la tolérance : L’Asiatique tolérant. Hubert Bost ajoute que La Beaumelle est également l’auteur des Requêtes des protestants français au roi. Il explique en outre que La Beaumelle s’est engagé dans des affaires de successions dans lesquels les biens étaient contestés du fait de la confession des héritiers.
