Présentation de Linda Gil
Linda Gil commence par introduire cette séance en présentant Nicolas Brucker aux participants : étudiants, stagiaires, membres de l’équipe @rchibeau, ainsi que des chercheurs présents en visioconférence, certains suivant le séminaire depuis l’étranger. Professeur des universités en langue et littérature françaises à l’université de Lorraine, les travaux de recherche de Nicolas Brucker portent notamment sur la réception et la circulation des textes au XVIIIᵉ siècle. C’est dans ce cadre qu’il publie en 2020 et 2024, avec le concours de Monique Bernard, la correspondance de Charles de Villers, dont il sera question au cours de ce séminaire.
Introduction de Nicolas Brucker
Nicolas Brucker ouvre la séance en précisant que ce séminaire se situe à la croisée des recherches scientifiques et de l’histoire éditoriale. Une première notion est abordée, celle de valorisation. Très employé dans le monde universitaire, ce terme désigne, selon la définition du TLF citée par Nicolas Brucker, « la mise en valeur de quelque chose pour en tirer davantage de ressources » et, ajoute-t-il, dans le domaine des sciences humaines, le partage des résultats et des données primaires de la recherche. Il retient trois types de valorisation, dans le cadre de l’édition de la correspondance de Villers : la valorisation des fonds d’archives publiques : campagne de numérisation et mise en ligne (notamment à la bibliothèque de Hambourg), la coopération des institutions de recherche et des organisations de conservation du patrimoine; la valorisation scientifique et la valorisation par l’édition numérique : choix techniques, cohabitation livre/numérique.
Nicolas Brucker aborde ensuite une seconde thématique, celle des échanges franco-allemands. La correspondance de Charles de Villers (1765-1815) révèle les dynamiques culturelles entre la France et l’Allemagne. Dans le cadre d’une édition, la question de l’ancrage disciplinaire, de la communauté académique, des publics ciblés, de la diffusion commerciale, du cahier des charges et des normes éditoriales se pose, les correspondances n’étant pas publiées de la même manière en France et en Allemagne. Selon Nicolas Brucker, la période sur laquelle s’étend la correspondance de Villers, autour de 1800, pose un problème de catégorisation et de visibilité, étant située à cheval sur deux siècles. Il souligne par ailleurs que le but de ce séminaire n’est pas de valoriser les volumes qu’il a publiés, mais d’expliquer les choix, les outils et la méthodologie adoptés.
Éléments biographiques sur Charles de Villers
Nicolas Brucker rappelle que Charles de Villers, bien que francophone, a grandi dans un environnement germanophone, au sein du duché de Lorraine qui était rattaché à l’Empire germanique. Villers rappelle lui-même qu’il n’est pas né en France. Il est à la fois journaliste, essayiste, traducteur et auteur de pièces de théâtre, dont fait partie Le Magnétiseur amoureux, édité par Nicolas Brucker. Blessé en 1792, pendant la guerre de la Première Coalition, il se réfugie à Boulay, puis à Liège. Cependant, l’arrivée des armées dans cette même ville le pousse à fuir à nouveau et à se réfugier en Allemagne, en Westphalie orientale. Il séjourne notamment à Dribourg (aujourd’hui Bad) durant sa période d’émigration. En 1796, il s’inscrit à l’université de Göttingen, créée en 1734, université qui jouit d’un rayonnement important et possède une grande bibliothèque, dans laquelle, rappelle Nicolas Brucker, Benjamin Constant rédigera De la religion au siècle suivant. Villers y rencontre Dorothea Schlözer, plus jeune femme titulaire d’un doctorat, à l’âge de 17 ans, et attache désormais toute sa destinée à cette femme avec qui il aurait entretenu une liaison. Il déménage à Lübeck, une ville marchande et isolée située au bord de la mer Baltique, afin de la suivre dans ses déplacements ; un emplacement que Nicolas Brucker juge problématique quand on veut jouer un rôle culturel. Ce choix de séjour lui est d’ailleurs reproché par certains de ses proches. Villers y exerce, ainsi qu’à Hambourg, une activité politique de défense, dans un contexte de départementalisation des territoires avec l’occupation française. Il effectue de nombreux voyages, notamment à Paris, où il défend la philosophie kantienne et rencontre madame de Staël. Il est par ailleurs l’auteur de la première introduction en langue française d’un ouvrage de Kant. Villers meurt en 1815, mais tous ses papiers, demeurés en bon état, lui survivent, grâce à Dorothea Schlözer qui en fait don à la Stadtbiliothek, bibliothèque municipale de Hambourg.
Nicolas Brucker conclut ce bref exposé sur la vie de Villers en précisant qu’il est étudié pour être l’un des pionniers de la littérature comparée.
Éléments biographiques sur Charles de Villers
Historique des publications de la correspondance de Villers
Nicolas Brucker évoque dans un premier temps Isler (XVIIIᵉ siècle), le premier à s’être intéressé à la correspondance de Villers. Il précise que ce qui intéresse les éditeurs, à cette époque, ce sont les noms des grands hommes qui apparaissent dans les manuscrits afin de les mettre en avant. C’est ainsi qu’une lettre de Goethe, retrouvée dans cette correspondance, a été publiée, au vu de la renommée de son scripteur. En revanche, les 150 lettres signées de la main d’un imprimeur-libraire ont été laissées de côté, le statut de cet homme n’étant pas assez intéressant aux yeux d’Isler. Par la suite, un deuxième éditeur, aidé d’un groupe d’étudiants, se penche sur la correspondance de Villers, Kurt Kloocke (1937-2021), qui a également publié des correspondances de Mme de Staël, de Benjamin Constant et de Charles de Villers.
Les choix éditoriaux de Nicolas Brucker et Monique Bernard
Nicolas Brucker précise que les deux ouvrages qu’il a publiés avec Monique Bernard, sa collègue germaniste, contiennent des lettres en français et en allemand. En ce qui concerne la mise en page, il affirme avoir d’abord consulté des correspondances déjà publiées pour se faire une idée de la forme que pourrait prendre l’édition de Villers. Il s’est notamment inspiré de la publication d’une correspondance qui recensait les noms des correspondants au sein d’un répertoire, et a repris cette même organisation dans son ouvrage. Nicolas Brucker souligne l’importance des introductions, qui amènent du contenu, de la matière, pour éviter une accumulation de notes de bas de page. Il défend également le rôle des index qui recensent les noms des personnes mentionnées dans l’ouvrage, toujours dans le but d’épargner le bas des pages. Nicolas Brucker précise que Monique Bernard et lui ont été conseillés par leur éditeur qui leur a dit de ne pas distribuer les informations de manière chronologique, mais plutôt en fonction des thématiques : lettres publiques/lettres intimes, lettres administratives/lettres de remerciements, lettres commerciales/lettres avec échanges intellectuels, etc.
En abordant la question de la transcription, Nicolas Brucker souligne l’importance de justifier et d’argumenter ses choix, de les expliquer en introduction. L’idée de transcrire à l’identique est, selon lui, impraticable; il faut donc faire des compromis. Il soutient qu’une édition papier oblige à faire des choix, ce qui n’est pas le cas dans une édition numérique. Il ajoute que la question de l’orthographe se pose : faut-il opter pour une graphie moderne ou garder celle de l’époque ? Par exemple, faut-il écrire « aprendre », comme en français moyen de l’époque, ou « apprendre », avec deux « p », comme ce qu’on écrit aujourd’hui en français moderne ?
Nicolas Brucker précise que les lettres en allemand sont transcrites et traduites, dans le but d’élargir le lectorat et de cibler les publics français et allemand.
L’édition a été réalisée en deux volumes (2020 et 2024) et constitue la première édition de la correspondance de Villers. Il s’agit, selon lui, de considérer les ensembles de lettres pour eux- mêmes. Il défend l’idée que la correspondance fait partie de l’œuvre, voire, qu’elle fait œuvre à elle seule, ce qui est très important à prendre en compte. Il doute, par ailleurs, qu’Isler envisageait les choses de cette manière.
Les critiques de la presse
Malgré une critique élogieuse venant de la Revue littéraire française, Nicolas Brucker prend le temps de développer celle, moins flatteuse, que lui a réservée Jean-Paul Sämtliche dans une colonne de la Germanisch-Romanischen Monatsschrift. L’auteur de l’article a notamment relevé une erreur, et affirme que Nicolas Brucket et Monique Bernard n’ont pas assez exploité la correspondance. Nicolas Brucker reconnait que cette exploitation a été limitée au strict nécessaire, tout comme le choixde ne pas faire des appels de bas de page, alors que Jean-Paul Sämtliche juge ces notes manquantes. Selon l’intervenant, cette critique acerbe s’explique en partie du fait que les éditeurs scientifiques allemands n’ont pas les mêmes attentes que les éditeurs français.
La possibilité d’une édition numérique à venir
Nicolas Brucker se demande si l’édition numérique constitue le prolongement, le complément de l’édition papier. En tout cas, le numérique ne doit, selon lui, jamais commander aux éditeurs leur façon de travailler. Il cite l’exemple d’un dictionnaire sur le Grand Tour devenu une base de données à Stanford University ; on peut ainsi savoir que deux personnes se sont rendues en même temps à un même endroit, ce qui est, pour Nicolas Brucker, d’une grande richesse. Il reconnaît ainsi que le numérique offre beaucoup en termes d’exploitation et de trouvailles. Un autre exemple est donné par l’intervenant : à Nancy, les archives Poincaré, initialement dédiées à l’édition des papiers et de la correspondance de Henri Poincaré, ont ensuite été publiés numériquement.
Discussion
Après la conférence s’est installé un échange entre les participants.
Linda Gil commence par faire remarquer que c’est un petit corpus de publier en seulement deux volumes de 250 pages chacun 20 cartons de lettres de Villers. Nicolas Brucker répond qu’il n’y a en réalité pas beaucoup de lettres de Villers : la correspondance ne constitue que 3 des 20 cartons et une grande partie des lettres a déjà été éditée. De plus, les lettres que Monique Bernard et lui ont publiées sont seulement celles écrites par Villers, et non pas celles qu’il a reçues.
Elizabeth Denton intervient ensuite au sujet de la numérisation du travail de Nicolas Brucker, qui avait été faite par la bibliothèque de Hambourg sans qu’il en soit tenu informé. Selon elle, quand on numérise, on dépose ensuite directement le contenu en ligne, la numérisation permettant de faire profiter une large communauté. Elle précise que cette pratique s’est beaucoup développée pendant la pandémie du Covid à cause de la distance, la consultation sur place n’étant plus possible. Elizabeth Denton souligne toutefois que cette consultation a une valeur ajoutée par rapport à la consultation en ligne. Linda Gil ajoute que le laboratoire IRCL a négocié avec la BnF une barrière de deux années avant la mise en ligne des écrits de Beaumarchais sur Gallica.
Un autre participant interroge Nicolas Brucker au sujet du lien potentiel qui unirait Villers à la Russie, ayant retrouvé la trace d’un Charles de Villers dans son travail portant sur la diaspora française en Russie. Nicolas Brucker répond qu’il s’agit d’un frère cadet de Villers, qui a fui Moscou en 1812 (Charles de Villers a d’ailleurs songé à l’y rejoindre) et s’est réfugié à Leipzig. Il ajoute par ailleurs que le père de Dorothea Schlözer était russophone et a travaillé sur la Russie.
Un intervenant fait remarquer que l’édition de Nicolas Brucker est une édition de « luxe », car ce n’est pas une édition chronologique, donc cela centralise les destinataires, ce qui évite de faire une gymnastique dans le temps (et donc dans le livre) pour retrouver les mêmes destinataires plus loin ; c’est, d’après lui, l’un des points forts de cette édition. Il ajoute qu’il faut distinguer les fonds « froids », inventoriés, qui ne bougent plus, et les fonds « chauds », toujours en cours de travail. Enfin, il questionne Nicolas Brucker à propos des lettres : un inventaire a-t-il été fait entre les 500 lettres publiées et celles qui ne l’ont pas été ? Celui-ci répond qu’aucun inventaire n’a été fait, mais que l’on trouve ces lettres en version numérique.
On demande ensuite à Nicolas Brucker s’il a envisagé l’inverse de ce qu’il a fait, à savoir traduire les lettres françaises en allemand, et non pas les lettres allemandes en français. Nicolas Brucker répond que cette option n’a pas été envisagée. L’idée le laisse perplexe : d’un point de vue éditorial et commercial, cela lui paraît compliqué, ne serait-ce que pour des questions de diffusion. Il doute que Champion publie en Allemagne et interroge la rentabilité de cette entreprise pour la maison d’édition. Il y a, selon lui, des circuits de diffusion selon les cultures et les langues, et cela ne traverse pas les frontières.
Elizabeth Denton prend à nouveau la parole pour interroger le choix de Champion en tant qu’éditeur, alors qu’il ne propose pas d’édition numérique. Linda Gil précise dans la foulée que Champion propose des PDF, presque aussi chers que ses versions papier. Nicolas Brucker répond en disant qu’à l’époque de la publication de leurs ouvrages, Monique Bernard et lui- même n’y ont pas pensé, et il reconnaît que le choix n’était peut-être pas le plus opportun. Par ailleurs, il relève que la correspondance qu’ils ont publiée ne se trouve quasiment nulle part, dans aucune bibliothèque universitaire ou municipale. Selon lui, c’est un échec, bien qu’il n’ait pas cherché à faire la promotion de ses publications. Elizabeth Denton intervient pour souligner que, même dans les bibliothèques universitaires, on est peu sensibilisé à l’importance des sources primaires. Ce serait le rôle de ces lieux de mettre à disposition ce type de travaux. Un autre participant ajoute que ce type de publications est vendu et exploité très lentement, ce qui explique que les ouvrages de Nicolas Brucker et Monique Bernard se vendent encore peu. Linda Gil précise qu’il ne faut pas oublier que les correspondances sont vues comme des minora, des écrits de l’ordre de la curiosité.
Elle interroge ensuite une potentielle version numérique de la publication, ce à quoi Nicolas Brucker répond que le projet est à envisager; à savoir numériser tout ce qui a été déjà publié en papier avec une transcription la plus fidèle possible. Avant cela, il souhaiterait mettre en ligne des lettres éditées, mais s’interroge sur la plateforme qui conviendrait le mieux à une telle entreprise. Linda Gil ajoute qu’avec le projet Beaumarchais, l’outil numérique est le plus pertinent pour publier ses écrits numériquement, au vu de leur variété. L’avantage avec la numérisation, selon elle, est de travailler à distance et à plusieurs sur les mêmes lettres. Nicolas Brucker ajoute qu’il serait intéressant de rapprocher les lettres de Beaumarchais d’autres correspondances, en Allemagne, France, etc., datant du XVIIIᵉ siècle.
