Izabella Zatorska et Dominique Triaire « Éditer la correspondance de Madame Geoffrin et de Stanislas Auguste, roi de Pologne : 1764-1777 »
La séance est consacrée aux enjeux méthodologiques liés à l’édition de correspondances du XVIIIe siècle, en s’inscrivant dans la tradition de l’IRCL, institution reconnue pour ses travaux sur des corpus épistolaires majeurs (La Beaumelle, Diderot, Beaumarchais). Cette rencontre franco-polonaise portait plus spécifiquement sur l’édition de la correspondance entre Stanislas Auguste Poniatowski, dernier roi de Pologne, et Madame Geoffrin, salonnière et figure centrale des sociabilités intellectuelles parisiennes.
Illustrant la rigueur et l’ampleur qu’exige un tel chantier éditorial, la séance réunissait deux spécialistes, l’une polonaise et l’autre français, venus présenter l’état d’avancement de leurs recherches.
- Izabella Zatorska est professeure de langues romanes et spécialiste de Pierre de Marivaux. Ses recherches portent sur l’histoire des idées, les récits de voyage, ainsi que les liens entre discours colonial et pensée utopique. Elle est également membre associée de plusieurs sociétés savantes et fondatrice de la société polonaise consacrée aux études sur le XVIIIe siècle.
- Dominique Triaire est professeur en langue et littérature françaises à l’IRCL depuis 2001 et membre de l’Académie des arts et lettres de Montpellier. Spécialiste de Jan Potocki, il a consacré plusieurs publications aux relations franco-polonaises ainsi qu’à Benjamin Constant. Il est également l’éditeur des mémoires de Stanislas Auguste en français.
Contexte historique et politique
Dominique Triaire ouvre son intervention en rappelant que le contexte politique polonais du XVIIIe siècle demeure souvent méconnu en France et, lorsqu’il est évoqué, fréquemment mal interprété.
L’année 1764 constitue à cet égard un moment charnière : elle marque à la fois le début de la correspondance conservée entre Stanislas Auguste Poniatowski et Madame Geoffrin – bien qu’ils se connaissent depuis 1753 – ainsi que l’élection de Stanislas Auguste au trône de Pologne. Dominique Triaire insiste d’ailleurs sur l’importance de son véritable titre, Stanislas Auguste (Stanisław Antoni Poniatowski), et non « Stanislas II », appellation longtemps employée par les Français (et encore utilisé dans certains dictionnaires et sur Wikipédia).
La République des Deux Nations (union du royaume de Pologne et du grand-duché de Lituanie) fonctionne alors selon un système politique singulier : le roi y est élu par la Diète, environ 10 % de la population disposant du droit de vote. Le souverain n’est pas investi d’un pouvoir d’origine divine ; il est avant tout un primus inter pares. Ce régime ne correspond cependant pas davantage à une monarchie parlementaire au sens moderne.
Le système politique, fondé sur le principe de l’unanimité, se révèle profondément fragilisé : l’opposition d’un seul membre suffit à bloquer le vote d’une loi et à dissoudre la Diète. À cela s’ajoutent l’absence d’armée véritable et une fiscalité extrêmement faible.
Dans ce contexte, les puissances étrangères exercent une influence considérable sur les affaires polonaises. La France, très impliquée dans l’élection royale, accueille avec déception l’accession de Stanislas Auguste, qui n’était pas son candidat. Son élection doit en grande partie au soutien de Catherine II, dont il fut l’amant. Celle-ci favorise son accession au trône et conserve tout au long du règne une part déterminante sur la politique polonaise, appuyée par la présence constante des troupes et de ministres russes dans le royaume.
Dominique Triaire évoque ainsi, entre 1764 et 1777 (date de la mort de Madame Geoffrin), l’expérience de « l’imperium russe », incarné par les ambassadeurs de Russie qui cherchent à placer durablement la Pologne sous tutelle. Cette période est marquée par plusieurs crises majeures, notamment les confédérations de Radom et de Bar, liées entre autres aux tensions religieuses attisées par l’ingérence russe. Lors de la confédération de Bar, le roi est même brièvement enlevé. Ces troubles aboutissent au démembrement progressif de la Pologne par trois puissances voisines : la Russie, la Prusse et l’Autriche.
Autre point de contexte : l’année 1773 marque la suppression de Compagnie de Jésus, qui assurait une grande part de l’enseignement dans le royaume. Stanislas Auguste profite alors de cette situation pour créer la Commission de l’éducation nationale, considérée par Dominique Triaire comme le premier ministère de l’Éducation en Europe. Dans ce cadre, il sollicite notamment Étienne Bonnot de Condillac afin de participer à la réflexion pédagogique et grammaticale. Pour les historiens, cette réforme contribue à faire naître les premiers germes du patriotisme polonais qui s’épanouira au XIXe siècle.
Cette politique réformatrice constitue également pour le roi une occasion de promouvoir les arts et les échanges culturels entre l’Europe occidentale et orientale. Victor Louis, architecte du Grand-Théâtre de Bordeaux, s’inscrit ainsi dans ces circulations artistiques entre Est et Ouest.
En 1775, la création du Conseil permanent renforce encore l’emprise russe sur la vie politique polonaise, l’ambassadeur de Russie contrôlant de fait les travaux des Diètes. Cette soumission croissante du pouvoir polonais à la Russie conduit finalement à la disparition de l’État polonais. En 1795, après le troisième partage de la Pologne, Stanislas Auguste part en exil à Saint-Pétersbourg, où il meurt en 1798.
Une relation singulière : le roi et la salonnière
Izabella Zatorska consacre ensuite son intervention à la relation singulière entre Madame Geoffrin et Stanislas Auguste Poniatowski, qu’elle résume par l’expression : « le roi et une bourgeoise ». Issue d’un milieu bourgeois, Madame Geoffrin entretient en effet avec le souverain polonais une relation d’une nature exceptionnelle, sans véritable équivalent dans l’Europe des Lumières.
Cette proximité trouve son origine lors du séjour parisien de Stanislas en 1753. Recommandé par son père, il fréquente alors le salon de Madame Geoffrin, ouvert depuis les années 1720. Celle-ci connaissait déjà la famille Poniatowski : le père du futur roi, Stanislas Poniatowski, y avait été accueilli lorsqu’il représentait Charles XII puis Auguste III en France. Les échanges entre Madame Geoffrin et Stanislas Poniatowski (père) prennent rapidement une tonalité affectueuse et familière, au point qu’ils se désignent mutuellement comme « mari » et « femme ». Madame Geoffrin promit d’accueillir tous les « enfants » de cette famille lorsqu’ils viendraient à Paris. C’est ce qui se passe avec Stanislas Auguste en 1753. Pour comprendre cette décennie parisienne du futur roi, il faut revenir aux mémoires, récemment traduite en polonais, de Stanislas Auguste – rédigés originellement en français. Ils permettent de mieux connaître la jeunesse du souverain et les origines de cette relation privilégiée.
La première lettre conservée de leur correspondance date du 9 septembre 1764, soit deux jours seulement après l’élection du roi. Izabella Zatorska souligne l’émotion perceptible dans cette lettre inaugurale adressée par Stanislas à Madame Geoffrin. Elle évoque également le travail mené dans le cadre du Programme national de développement des humanités, « Patrimoine national, Uniwersalia 2.2 », dirigé notamment par Małgorzata Maria Grabczewska, grâce auquel les scans de cette correspondance ont pu être réunis et étudiés.
En 1766, Madame Geoffrin entreprend un voyage en Pologne et séjourne durant deux mois au château royal de Varsovie. Une première édition de cette correspondance avait déjà été publiée en 1875 par Charles de Mouy, suivie en 1876 d’une traduction de Lucjan Siemieński. Izabella Zatorska invite toutefois à la prudence vis-à-vis de cette traduction du XIXe siècle, le traducteur ayant sélectionné certains passages et ajouté des textes de liaison modifiant parfois le sens de l’ensemble.
Le voyage de Madame Geoffrin en Pologne, souvent décrit par l’historiographie comme pénible et inconfortable, apparaît sous un jour différent à la lumière des archives et de la correspondance. Les documents montrent au contraire que le roi cherche à rendre ce déplacement aussi agréable que possible. Dans une lettre adressée à Suzanne Necker le 11 juillet 1772, Madame Geoffrin revient néanmoins avec humour sur les difficultés rencontrées au cours de son périple : malgré des routes difficiles, des haltes précaires et des conditions matérielles parfois rudimentaires, elle explique que la perspective de retrouver le roi suffisait à lui faire oublier les désagréments du voyage.
Le roi attend avec impatience les conseils de Madame Geoffrin, même s’il se réserve toujours la liberté de ne pas les suivre. Dans une lettre du 20 octobre 1764, il lui demande ainsi de continuer à lui adresser des avis sincères et dépourvus de flatterie, tout en affirmant son droit à se justifier lorsqu’il l’estimera nécessaire. Cette correspondance révèle ainsi une relation fondée à la fois sur l’affection, la confiance intellectuelle et une véritable franchise politique.
Jusqu’à la dernière lettre de Madame Geoffrin, en 1777, celle-ci continue d’adresser recommandations et conseils au souverain, alors même que la faiblesse de sa main l’empêche presque d’écrire.
L’apport de la correspondance
Le choix du français par Stanislas Auguste n’a rien d’anodin. Le souverain rédige non seulement sa correspondance, mais également ses mémoires dans cette langue, témoignant ainsi de son inscription dans la culture intellectuelle des Lumières.
À travers les lettres échangées avec Madame Geoffrin transparaît une véritable dimension affective et sentimentale. La nature exacte de leur relation demeure toutefois difficile à définir. Les historiens s’interrogent encore sur la sincérité de cette proximité et sur les intentions respectives des deux correspondants. En France, on tend souvent à considérer le roi comme profondément sincère, notamment lorsqu’il évoque avec douleur les partages de la Pologne et l’affaiblissement progressif de son royaume. Les chercheurs polonais se montrent généralement plus prudents et nuancés dans leur interprétation de cette posture.
Quoi qu’il en soit, cette correspondance constitue aujourd’hui un témoignage exceptionnel sur la situation politique et culturelle de la République des Deux Nations dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Elle donne à voir, en miroir, une Europe des Lumières traversée par des tensions, des fractures et des rapports de domination qui contrastent avec l’idéal d’universalité souvent associé à cette période.
Enjeux éditoriaux et méthodologiques
L’édition de cette correspondance repose sur un corpus d’environ 165 lettres, complété par des annexes (notamment les carnets de Madame Geoffrin). Les sources sont conservées principalement aux Archives diplomatiques de La Courneuve, ainsi qu’en Pologne (AGAD, collection Czartoryski). Une première édition remonte à 1875 (Charles de Mouy), suivie d’une traduction en 1876, mais ces travaux anciens présentent des lacunes importantes (sélection arbitraire, ajouts interprétatifs).
Le projet actuel, mené dans le cadre d’un programme polonais de valorisation du patrimoine, s’organise en plusieurs étapes : collecte et vérification des sources, transcription, traduction, élaboration de l’appareil critique, édition bilingue annotée et diffusion. Ces étapes se recouvrent largement dans la pratique.
Un enjeu central réside dans la traduction et l’accessibilité du corpus. L’objectif est de proposer une édition franco-polonaise, impliquant des choix éditoriaux délicats, notamment face aux spécificités stylistiques de Madame Geoffrin (orthographe fluctuante, syntaxe approximative, expressivité marquée) et aux variations linguistiques. Les éditeurs ont opté pour une transcription modernisée (à l’exception des patronymes), accompagnée de notes explicatives, de biogrammes et d’un appareil critique structuré.
Problèmes d’interprétation et apports historiographiques
La correspondance soulève également des difficultés d’interprétation, notamment en raison de l’usage de pseudonymes ou de références codées (« Télémaque » pour le roi, « la Boussole » pour l’impératrice). Elle met en lumière une forte charge affective, dont la sincérité fait débat parmi les historiens, en particulier du côté polonais, où l’image de Stanislas Auguste reste controversée.
Ces lettres constituent un témoignage de première importance sur la situation politique et culturelle de la Pologne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, ainsi que sur les réseaux intellectuels européens des Lumières. Elles invitent à nuancer le jugement historiographique porté sur le roi, en révélant notamment son sentiment d’impuissance face aux événements qui conduisent au démembrement de son royaume.
Organisation du projet éditorial
Le projet repose sur une collaboration internationale structurée : Dominique Triaire assure la supervision scientifique et la transcription, Izabella Zatorska et Małgorzata Grąbczewska prennent en charge la traduction et l’introduction, tandis que d’autres chercheurs interviennent pour les annotations et les index selon leurs spécialités. Une attention particulière est portée à la cohérence entre les versions française et polonaise.
Conclusion
Cette entreprise éditoriale vise à renouveler la compréhension de la figure de Stanislas Auguste et de sa relation avec Madame Geoffrin, en revenant aux sources manuscrites. Elle s’inscrit dans une démarche historiographique critique, attentive aux circulations culturelles et aux dynamiques politiques de l’Europe des Lumières, et ouvre la voie à une réévaluation du rôle du roi dans l’histoire polonaise.
