Introduction générale
Ce séminaire a eu lieu le 5 octobre 2024 sur le site Saint-Charles. Il s’intitule « À l’assaut des légendes, ou le recours aux archives dans l’Édition de la Correspondance complète de Sophie Cottin (1770-1807) ». Cette séance était la dernière du cycle consacré à l’histoire intellectuelle et éditoriale des correspondances du XVIIIe siècle. Nous étions une dizaine présents dans la salle dont deux enseignants-chercheurs à l’université Paul Valéry Montpellier, Franck Salaün et Linda Gil, six étudiants en licence ou en master, de secteurs variés bien que majoritairement en Lettres, ainsi que les deux intervenantes chargées de la présentation de ce séminaire, Huguette Krief et Mathilde Chollet. Linda Gil a commencé par les présenter, elles et leur travail collaboratif puis, l’une après l’autre, elles ont développé deux facettes de la vie et de la personnalité de leur sujet d’étude, Sophie Cottin, dans l’objectif de corriger les méprises des biographes des siècles antérieurs.
Présentation des deux maîtresses du projet
La première à avoir été présentée est Huguette Krief. Elle est professeure, maîtresse de conférence, et elle travaille sur de nombreux projets littéraires, notamment sur le roman et les relations entre le roman, la fiction et la politique. Elle se consacre également à d’autres genres tels que la poésie ou la correspondance. Elle est spécialisée dans la littérature des Lumières et de la Révolution et s’intéresse à l’histoire culturelle et littéraire autour des femmes et de leurs créations littéraires. Elle est actuellement rattachée au centre aixois des recherches sur le XVIIIesiècle. Elle est l’autrice de nombreuses œuvres : Dictionnaire des femmes des Lumières (2015) et La Sapho des Lumières (2023), entre autres, qui ont respectivement été publiées aux éditions Honoré Champion et Garnier. La seconde se nomme Mathilde Chollet et est agrégée d’histoire. Elle est professeure au lycée et est rattachée à l’UMR intersite entre plusieurs universités, à savoir Lyon, Lyon III, Grenoble et l’ENS de Lyon. Elle est spécialisée dans l’histoire culturelle et sociale des femmes de l’Ancien Régime, et, comme sa collaboratrice, elle travaille sur les réseaux féminins de sociabilité et de correspondances. Elle écrit également à propos de l’écriture intime et des égo-documents. En 2014, elle propose une thèse intitulée L’ambition féminine au siècle des Lumières, éducation et culture au château : les journaux de Madame de Marant, qui a mené à la publication en binôme avec Huguette Krief d’une édition critique de ses journaux : Une femme d’encre et de papier à l’époque des Lumières, publiée en 2017 aux presses universitaires de Rennes.
Un travail collaboratif interdisciplinaire
Elles ont mené à bien un travail collaboratif et critique afin de rassembler la correspondance complète de Sophie Cottin, le but étant de déconstruire tous les préjugés basés sur des fragments de correspondances sortis de leur contexte sur lesquels les historiens se sont pourtant mis d’accord. Elles travaillent ensemble depuis des années et Une femme d’encre et de papier à l’époque des Lumières, paru en 2017, marque les prémices de leur collaboration. Par la suite, elles ont fait publier trois volumes chez Garnier entre 2021 et 2024 qui s’intitulent respectivement Lettres de jeunesse 1784-1794, Le Cercle de Sophie Cottin 1794-1798 et La Romancière 1799-1804. Le quatrième volume en cours d’écriture, Un dernier amour 1804-1806, devrait paraître en 2025, et un cinquième volume est prévu pour 2026. Le fondement de leur travail d’édition critique repose sur des faits historiques. Elles ont recours à des actes notariés, des archives familiales et des correspondances croisées avec l’ambition de retranscrire au mieux les événements tels qu’ils ont été vécus.
Les légendes noires créées autour des amours de Sophie Cottin – point sur sa relation avec son cousin Jacques Lafargue
Les légendes noires créées autour des amours de Sophie Cottin – point sur sa relation avec son cousin Jacques LafargueLes légendes autour de Sophie Cottin qui influencent celles autour de sa relation
Cette partie a été entièrement développée par Huguette Krief. Elle a d’abord parlé des légendes dont a été victime Sophie Cottin puis de la façon dont elles ont alimenté les légendes qui ont suivi et suivent encore sa relation avec son cousin, Jacques Lafargue. Bien que publiée anonymement en 1798, l’histoire de l’amour adultère balayant toute religion et vertu, intitulée Claire d’Albe marque le début des rumeurs qui accablent la jeune femme. On devine vite que cette œuvre est de sa plume. L’érotisme y est central et les scènes d’amour sont dépeintes du point de vue des ressentis physiques de l’héroïne, cette dernière échouant aux épreuves de vertu. C’est à partir de ces écrits que se sont forgés les ragots mondains qui l’ont suivie par-delà la tombe. Par exemple, bien qu’elle soit décédée à cause d’un cancer du sein, Sainte-Beuve, dans « Les notes et pensées insérées » du tome 11 des Causeries du lundi, atteste qu’elle se serait suicidée à coup de pistolet dans un jardin. Il la décrit comme n’étant « ni belle ni même agréable, blonde un peu roux, parlant peu, ayant l’air toujours dans les espaces, mais elle avait de l’âme, du feu, de l’imagination. ». Il associe la rousseur, couleur qui rappelait à cette époque l’hystérie et la sensualité, mélangée au blond de ses cheveux, à sa soi-disant fin tragique.
Les rumeurs en viennent même à imaginer que son cousin et amant se serait donné la mort dans son domaine afin de faire croire à tous que son acte désespéré était lié à la « séductrice ». Le prochain point démontre que cela est faux.
Les rapports et archives qui ont servis à recenser la véritable histoire de ce couple : Le journal de Lafargue (BnF) et L’inventaire d’après-décès de Jean-Louis et Jean-Paul Cottin
À travers les lectures croisées du journal de Jacques Lafargue écrit sous forme de confessions, ses correspondances avec sa cousine Sophie ainsi que l’inventaire d’après décès de Jean-Louis et Jean Paul Cottin de 1794 qui a permis de récupérer le catalogue des livres de la bibliothèque des Cottin, il est possible de retranscrire précisément à la fois ses états d’âme, l’évolution des symptômes et les conséquences psychiques de sa « maladie » (ou addiction).
Lorsque, afin de retrouver Mme Cottin, Lafargue arrive à Paris, il est dans un état pitoyable, anéanti par son année à l’armée. Son état physique est en constante dégradation, ce qui l’amène à être envoyé à Paris en juin 1796 pour consulter des médecins. Dans une lettre écrite à sa bien-aimée, il explique que ses malheurs sont causés par une pratique de la masturbation excessive qui lui provoque de la fièvre, des dérèglements respiratoires, une perte d’énergie et d’appétit, entre autres. Il a continué malgré les prescriptions des médecins et son état mental s’est dégradé en parallèle de son état physique. Les médecins qualifiaient son état d’« imbécilité funeste », exacerbé par sa fébrilité physique. Cela a engendré des pensées suicidaires qu’il a fini par mettre à exécution. Le point de bascule a été sa lecture de l’article « masturbation » du volume 10 de l’Encyclopédie accessibledans la bibliothèque d’André Cottin. On lui suggère de retourner à Champlan et c’est avec plaisir qu’il accepte afin de passer ses derniers instants de vie auprès de ses amis et sa famille, avant de s’ôter la vie dans l’orangerie du domaine en août 1796. Il fait cela afin d’éviter à Sophie Cottin d’assister, impuissante, à son dépérissement.
La fortune de Sophie Cottin et le mythe autour de son rapport à l’argent
Son aspiration à un idéal rousseauiste
Cette seconde partie a été développée par Mathilde Chollet. Elle compare la richesse réelle de la jeune femme à l’image qu’elle renvoie au travers de ses correspondances, image que les biographes ont fait perdurer au travers des siècles bien qu’elle soit erronée. Sophie Cottin aimait beaucoup Rousseau et plus particulièrement La Nouvelle Héloïse. Tout comme l’héroïne de cet ouvrage, elle aspire à un mode de vie simple, loin des tumultes de la ville et du monde des apparences. Elle est persuadée que vivre selon les principes rousseauistes dépeints dans cet ouvrage ferait son bonheur. Elle se réjouit du trio qu’ils forment avec Jean-Paul, son mari, et Julie, sa cousine, semblable au trio des personnages principaux de La Nouvelle Héloïse. La seule chose qui l’en empêche est la réticence qu’émet sa cousine à cette idée. Dans une lettre de janvier 1790, elle lui écrit « Je sens que nous nous aimons assez pour vivre comme on vivait à Clarens ». Le refus de sa cousine ne freine cependant pas son aspiration et son imagination quant à ce genre de mode de vie et, à la mort de son mari en 1793, elle souhaite mettre en oeuvre son projet en « [se fixant] à jamais à Champlan » comme elle l’écrit à sa mère. Son désintérêt pour l’argent se confirme, soi-disant, lorsqu’elle justifie son entrée dans le monde littéraire comme le moyen d’aider un ami dans le besoin. Cette apparente modestie se perpétue au fil des siècles, notamment avec Harnel qui écrit dans la biographie qui lui est dédiée que « la noblesse de sa nature et aussi son ignorance de la valeur de l’argent ne laissaient pas place à des sentiments intéressés ».
Déconstruction de cet idéal par le recours à des lettres d’affaires
Les archives conservées à la Bibliothèque nationale de France ainsi qu’à la Société d’Histoire du Protestantisme Français ont permis de déconstruire cette vision hagiographique de cette idéalisation. Malgré ses apparences désintéressées, Sophie se laisse séduire par le luxe et se réjouit des biens matériels que lui offre son union avec Jean-Paul Cottin. Elle conseille sa cousine dans une lettre datant de mars 1789 : « Assure-toi bien, à n’en pouvoir douter, si sa fortune est telle qu’on te le dit. C’est le plus essentiel (en supposant son caractère bon et honnête) ». On comprend alors bien que l’aisance financière est le critère principal pour une union réussie selon elle. Le maniement de l’argent est une activité quotidienne pour elle, d’autant plus à la mort de son mari, où elle prouve son aisance à converser d’argent avec sa mère et sa belle-famille et où elle gère de multiples propositions commerciales et financières avec succès. En 1794, elle se retrouve à la tête de la maison de négoce familiale des Risteau située à Bordeaux et la matière première des vins qui y sont vendus proviennent des domaines dont Sophie a hérité de ses parents à Labarde et à Saint-Macaire. Cela fait d’elle une patronne prospère malgré le contexte socio-économique. Prospérité qui s’accroît grâce à son commerce de sucre, de café et de riz. De 1794 à 1799, son acquisition de biens nationaux font grandir son domaine au point où Sophie Cottin devient la deuxième plus grande propriétaire terrienne sur ces communes.
Sophie Cottin meurt d’un cancer du sein à l’âge de 37 ans. Avant sa mort, elle a élaboré une stratégie afin d’éviter les impôts et préserver ses biens : elle a tout légué à sa cousine de son vivant sous un acte privé qui n’a laissé aucune trace à part dans une lettre écrite à Asalys en 1805 où elle dit « Je suis aussi pauvre que vous car j’ai tout donné. Et ma cousine pourrait, si elle le voulait, me dépouiller de tout. ». Cela a fonctionné avec succès étant donné que son inventaire d’après-décès stipule qu’elle ne possédait ni fortune ni dette et la liste de ses biens ne se limitant qu’à du linge et à un peu de mobilier, qui tient sur une page et demi et vaux la modique somme de huit cent soixante-quatorze francs.
Informations complémentaires et questions
Une fois que Huguette Krief et Mathilde Chollet ont achevé leur présentation, qui a duré un peu plus d’une heure, elles nous ont offert des informations complémentaires concernant leur sujet d’étude qui s’éloigne plus ou moins des axes qu’elles avaient préparés. La parole était également plus partagée et il y a eu quelques autres interventions. Nous avons appris que la plupart de ses représentations picturales sont inexactes car elles ont été conçues à partir des légendes perpétrées par les biographes au cours de l’histoire. Le seul portrait avéré a été faite de pastel par Weyler entre 1788 et 1789. Une lettre datant de cette période de Sophie Cottin permet d’en avoir la certitude car elle informe qu’elle va engager cet artiste pour réaliser un portait d’elle et de son mari. Cette dernière partie plus ouverte nous a également permis d’apprendre qu’elle avait une certaine verve littéraire. Son goût pour la lecture rousseauiste lui a notamment valu des compliments de la part de ses correspondants concernant la qualité littéraire de ses lettres, mais c’est réellement la lettre où elle clame son amour pour son défunt mari après un an de veuvage qui révèle tout son potentiel de création littéraire. Par la suite, les deux intervenantes ont abordé la question du contenu de leur série de livres en collaboration en précisant qu’à l’image de leur présentation lors du séminaire, elles partent toujours d’un point de vue historique avant de se pencher sur le côté littéraire. Elles ont fini en expliquant ce qui a motivé le début de leur travail collaboratif.
