Anne Chamayou : « Comment faire quelque chose avec rien (ou presque) : l’édition des 41 dernières lettres de Rousseau (1774-1778 – Œuvres complètes, Classique Garnier). »
Anne Chamayou, professeure de littérature et chercheuse de l’Université de Perpignan, est une spécialiste de l’écriture épistolaire. Elle a soutenue une thèse en 1990 intitulée L’esprit de la lettre, dans laquelle on retrouve un historique sociopoétique du XVIIIᵉ siècle. Anne Chamayou a publié des quatrains chez Garnier, et s’intéresse aux correspondances de Diderot, de la Comtesse de Sabran et de Rousseau.
Ce séminaire débute par une interrogation : comment s’inscrivent les éditions dans le cadre de l’œuvre complète ?
Ce compte rendu présente tout d’abord l’histoire éditoriale des œuvres complètes, pose les questions biographiques et se termine par les relations entre œuvre et correspondance.
Les chercheurs ont décidé de joindre les dernières lettres de Rousseau au corpus préexistant afin de d’étendre ce dernier. Sa constitution s’appuie sur les travaux d’Alexander Leigh, chercheur à l’Université d’Oxford. Son édition, travail de trente ans, est une référence sur le plan philosophique, biographique et est d’une qualité scientifique pour les œuvres de Rousseau. On y retrouve une correspondance active et passive, avec un total de huit mille quatre cent lettres, quarante neuf volumes, quatre volumes d’index et des milliers de notes. Les autres grandes entreprises de recherches n’ont lieu qu’après les années 2000 : ce retard s’explique par une intimidation face à l’édition colossale de Leigh malgré le besoin d’une édition plus accessible.
En 2012, le projet d’une d’une édition thématique en vingt quatre volumes regroupant les lettres modernisées voit le jour. Dans les années 2010 débute le projet Garnier, la publication de l’œuvre complète de Rousseau ainsi que de sa correspondance, un total de cinq mille quatre cent vingt lettres en sept volumes organisé de manière chronologique. Garnier rachète les droits d’Oxford sur le travail de Leigh, ainsi les chercheurs débutent leur travail sur son manuscrit et remanient ses notes. Une distinction entre les notes de Leigh et les nouvelles notes est possible grâce aux initiales. Réutiliser totalement le travail de Leigh est un avantage, puisqu’il est scientifiquement reconnu, et le travail sur les manuscrits est d’ores et déjà presque achevé.
Dans son édition, Anne Chamayou privilégie la correspondance active de Rousseau afin de faire ressortir uniquement sa voix, mais cela pose des problèmes de contextualisation. Mme Chamayou entame un travail de numérotation, de remaniement et de retranchement des lettres des quatre dernières années de vie de l’auteur, de 1774 à 1778. Lorsque celui-ci, après son exil, revient à Paris et renoue avec d’anciennes relations, il se fait de nouveaux amis. Il est fatigué et malade, c’est une période de tribulation. En 1777, il cherche à quitter Paris, et entre dans un temps de silence.
Anne Chamayou présente les différentes lettres sur lesquelles elle a travaillé et fait l’historique des œuvres des quatre dernières années de la vie de Rousseau. À la fin de l’été 1775, il achève les Dialogues et en février 1776, le dépôt de ce manuscrit est un l’échec. En 1777, il débute les Rêveries d’un promeneur solitaire.
Rousseau apprécie particulièrement la musique ; il existe une lettre inédite qui a été présentée lors de l’exposition « Rousseau passionnément » et qui n’apparaît ni dans l’édition d’Oxford ni dans celle de Garnier. L’écrivain travaille sur un opéra intitulé Le Devin du Village mais ne se rend pas à la représentation de celui-ci. L’intériorité de Rousseau est troublée, probablement par l’écriture des Dialogues. Dans ses correspondances, Rousseau parle parfois de lui à la troisième personne, une sorte de désincarnation.
Les lettres de l’édition d’Anne Chamayou représentent une sorte de recueil posthume. Rousseau ne se souvient pas de ses œuvres, il lui est presque impossible d’écrire, l’on assiste à une disparition de l’auteur. Il est celui qui ne veut plus, et qui ne peut plus. Mais que faire de cette situation ? Tout d’abord, Anne Chamayou présente la disparition comme une plénitude, un accès à soi, et ainsi, le dépouillement serait un accomplissement. Elle analyse le mal social et le système de pensée du philosophe.
L’œuvre et la correspondance sont indirectement liées, puisque l’intériorité de Rousseau s’y déploie sous plusieurs degrés. Dans les Rêveries, Rousseau dit être à la recherche d’une vie heureuse. Il est le promeneur solitaire non pas parce qu’il fuit le monde, mais parce qu’il a accompli tout ce qu’il voulait faire, il ne lui reste plus qu’à écrire ses Rêveries. Seul, il n’a donc pas besoin de correspondance. Anna Chamayou édite une édition critique qui interprète le sens des absences et la relation entre l’œuvre et la lettre. Il y a une étanchéité entre la pratique épistolaire et l’œuvre bien que dans les lettres, la relation soit différent avec le lectorat.
Dans sa correspondance avec Catherine Delessert, Rousseau s’exprime à la troisième personne, ce qui caractérise les symptômes d’une intériorité troublée. En mars 1776, la même chose se produit lorsqu’il écrit à la marquise de Créquy. Le philosophe prend ombrage à cause du retard de la réponse de sa correspondante car celle-ci est choquée du contenu des Confessions. Rousseau rédige alors une lettre de rupture.
Dans les lettres des quatre dernières années, il est question des Dialogues, puisque ses réponses sont rédigées dans le style de l’œuvre. Cependant, il n’est pas question des Rêveries. Il est tout de même possible de comprendre l’état d’esprit de Rousseau à travers ses lettres, qui donne jour à ses Rêveries. La lecture éditoriale ramène l’œuvre à sa correspondance. Par exemple, dans la première lettre du corpus, Rousseau enseigne l’art de l’éducation à Madame de Lessert. On y retrouve l’Emile. L’édition de Anne Chamayou est une occasion de lecture croisée et un champ ouvert de l’intertextualité. La lettre fantôme n°41 est une lettre disparue de mai 1778. <Il s’agit également d’un jeu éditorial de la part de la rechercheuse puisque cette lettre est placée à la fin, comme si cela montrait la disparition de Rousseau. Nous savons que dans cette lettre, Rousseau demande à Thérèse de préparer ses bagages pour partir de Paris. Ainsi, Anne Chamayou réalise un travail d’interprétation.
La chercheuse tente de faire du creux, un plein, et c’est la difficulté majeure de son travail, faire quelque chose avec rien. Il ne faut pas voir cela comme une rupture, mais comme une continuité, ainsi, le corpus est présenté comme un tableau. Celui-ci reste maigre, 41 lettres, c’est un véritable défi. Les problèmes de conservation des manuscrits, notamment des correspondants de longue date, rendent le travail plus difficile. Cependant, il est stimulant, car prendre en charge ce peu est un accomplissement. Finalement, l’interprétation de Madame Chamayou est positive, Rousseau a passé les derniers instants de sa vie comme un vieil homme heureux. L’édition paraîtra en 2025.
Le séminaire s’est achevé par quelques questions. Michèle Crogiez Labar a demandé pourquoi il y avait un silence de Rousseau dans les Rêveries. Anne Chamayou répond : « les Rêveries témoigne d’une expérience de réminiscence heureuse, il n’a besoin de personne, il y a une autosuffisance, il est passé à autre chose. »
