Anne Chamayou, professeur de littérature et chercheuse de l’Université de Perpignan, est une spécialiste de l’écriture épistolaire. Elle soutient une thèse en 1990 intitulée L’esprit de la lettre, dans laquelle on retrouve un historique sociopoétique du XVIIIᵉ siècle. Anne Chamayou a publié des quatrains chez Garnier, et s’intéresse aux correspondances de Diderot, de la Comtesse de Sabran, et de Rousseau.

Ce séminaire débute par une interrogation : comment s’inscrivent les éditions dans le cadre de l’œuvre complète ?

Ce compte rendu d’expérience présente tout d’abord l’édition dans l’histoire éditoriale des œuvres complètes, puis pose les questions biographiques, et se termine par les relations entre œuvre et correspondance.

Les chercheurs ont décidé de joindre ces dernières lettres au corpus afin de l’étendre. La constitution de ce corpus s’appuie sur les travaux d’Alexander Leigh, chercheur à l’Université d’Oxford. Son édition, travail de trente ans, est une référence sur le plan philosophique, biographique et d’une qualité scientifique pour les œuvres de Rousseau. On y retrouve une correspondance active et passive, avec un total de huit mille quatre cent lettres, quarante neuf volumes, quatre volumes d’index et des milliers de notes. Les premières grandes entreprises de recherches ont lieu après les années 2000. Ce retard s’explique par une intimidation face à l’édition colossale de Leigh. Cependant, il fallait une édition plus accessible.

Un projet réalisé en 2012 d’une édition thématique en vingt quatre volumes regroupe les lettres modernisées, publiées sous abonnement séparé. Dans les années 2010 débute le projet Garnier, la publication de l’œuvre complète de Rousseau, qui contient également sa correspondance, dont cinq mille quatre cent vingt lettres en sept volumes. Cette fois, l’édition est chronologique. Garnier rachète les droits d’Oxford sur le travail de Leigh, ainsi les chercheurs débutent leur travail sur le manuscrit de Leigh, avec un remaniement des notes. Une distinction entre les notes de Leigh et les nouvelles notes est faite grâce aux initiales notées. L’édition respecte les ponctuations et les majuscules. Réutiliser totalement le travail de Leigh est un avantage, puisqu’il est scientifiquement reconnu, et le travail manuscrit n’est presque pas nécessaire.

Anne Chamayou privilégie la correspondance active de Rousseau dans son édition, ceci permet de faire ressortir uniquement la voix de Rousseau, mais pose des problèmes de contextualisation. Mme Chamayou entame un travail de numérotation, de remaniement et de retranchement. La chercheuse travaille sur les quatre dernières années de vie de Rousseau, de 1774 à 1778. Lorsque celui-ci, après son exil, revient à Paris et renoue avec d’anciennes relations, il se fait de nouveaux amis. Il est fatigué et malade, c’est une période de tribulation. En 1777, il cherche à quitter Paris, et entre dans un temps de silence. Anne Chamayou présente donc les différentes lettres sur lesquelles elle a travaillé, avec un historique des œuvres des quatre dernières années. À la fin de l’été 1775, Rousseau achève les Dialogues et en février 1776, c’est l’échec du dépôt de ce manuscrit. En 1777, il débute les Rêveries d’un promeneur solitaire. Rousseau apprécie particulièrement la musique, dont il existe une lettre inédite qui a été présentée lors de l’exposition « Rousseau passionnément » et qui n’apparaît ni dans l’édition d’Oxford ni dans celle de Garnier. L’écrivain travaille un opéra intitulé Le Devin du Village mais ne se rend pas à la représentation de celui-ci. L’intériorité de Rousseau est troublée, probablement par l’écriture des Dialogues. Dans ses correspondances, Rousseau parle parfois de lui à la troisième personne, une sorte de désincarnation.

Les lettres de l’édition représentent presque un recueil posthume. Rousseau ne se souvient pas de ses œuvres, il lui est presque impossible d’écrire, l’on assiste à une disparition de l’auteur. Il est celui qui ne veut plus, et qui ne peut plus. Mais que faire de cette situation ? Tout d’abord, Anne Chamayou fait apparaître la disparition comme une plénitude, un accès à soi, et ainsi, le dépouillement serait un accomplissement. Elle analyse le mal social et le système de pensée du philosophe.

L’œuvre et la correspondance sont indirectement liées, puisque l’intériorité de Rousseau s’y déploie sous plusieurs degrés. Dans les Rêveries, Rousseau dit être à la recherche d’une vie heureuse. Il est le promeneur solitaire non pas parce qu’il fuit le monde, mais parce qu’il a accompli tout ce qu’il voulait faire, il ne lui reste plus qu’à écrire ses Rêveries; seul, il n’a donc pas besoin de correspondance. C’est donc une édition critique et interprétative, pour le sens des absences et la relation entre l’œuvre et la lettre. Il y a une étanchéité entre la pratique épistolaire et l’œuvre. Dans les lettres, la relation est différent avec le lectorat.

Dans sa correspondance avec Catherine Delessert, Rousseau s’exprime à la troisième personne, ce qui caractérise les symptômes d’une intériorité troublée. En mars 1776, la même chose se produit, lorsqu’il écrit à la marquise de Créquy. Le philosophe prend ombrage à cause du retard de la réponse de la correspondance. Ce que l’on comprend en arrière plan, c’est que Madame de Créquy est choquée du contenu des Confessions. C’est une lettre de rupture qu’il rédige alors.

Dans les lettres des quatre dernières années, il est question des Dialogues, puisque ses lettres de réponse sont rédigées dans le style de l’œuvre. Cependant, il n’est pas question des Rêveries. Il est tout de même possible de comprendre l’état d’esprit de Rousseau à travers ses lettres, qui donne jour à ses Rêveries. La lecture éditoriale ramène l’œuvre à sa correspondance. Par exemple, dans la première lettre du corpus, Rousseau enseigne l’art de l’éducation à Madame deLessert. On y retrouve l’Emile. L’édition de Anne Chamayou est une occasion de lecture croisée et un champ ouvert de l’intertexte. La lettre fantôme n°41 est une lettre disparue de mai 1778. En plus d’être un jeu éditorial puisqu’elle est placée à la fin, comme si cela montrait la disparition de Rousseau. Elle n’est qu’un résumé du contenu. Rousseau demande à Thérèse de préparer ses bagages pour partir de Paris. Ainsi, Anne Chamayou réalise un travail d’interprétation.

La chercheuse tente de faire du creux, un plein, et c’est la difficulté majeure de son travail, faire quelque chose avec rien. Il ne faut pas le voir comme une rupture, mais comme une pleine continuité, et ainsi, le corpus est présenté comme un tableau. Celui-ci reste maigre, 41 lettres, c’est un véritable défi. Il y a une inquiétude également, car les problèmes de conservation des manuscrits, notamment des correspondants de longue date, rendent le travail plus difficile. Cependant, il est stimulant, car prendre en charge ce peu est un accomplissement de sa propre personne. Finalement, l’interprétation de Madame Chamayou est positive, Rousseau a passé les derniers instants de sa vie comme un vieil homme heureux. L’édition paraîtra en 2025.

Le séminaire s’est achevé par quelques questions. Michèle Crogiez Labar a demandé pourquoi il y avait un silence de Rousseau dans les Rêveries. Anne Chamayou répond : « les Rêveries témoigne d’une expérience de réminiscence heureuse, il n’a besoin de personne, il y a une autosuffisance, il est passé à autre chose. »