Introduction

Eric Francalanza, professeur de littérature française à l’Université de Bretagne Occidentale, Centre d’étude des Correspondance et journaux intimes, édition et étude de correspondance, correspondance et poésie, s’intéresse aux lettres.

Lors de sa conférence, Éric Francalanza, professeur de littérature française à l’Université de Bretagne Occidentale, s’est attachée à lever le voile sur les défis historiographiques liés à l’édition des correspondance du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle, en portant une attention toute particulière aux correspondances épistolaires de Jean Baptiste Antoine Suard qui offrent une meilleure compréhension de l’histoire littéraire, politique et social de dans les domaines de l’intellect et de l’édition de l’Ancien Régime à la Restauration.

Tout au long de sa conférence, Eric Francalanza n’a cessé de mettre en lumière les questionnements autour de l’aspect historiographique et des problématiques liées au domaine de l’édition, notamment au niveau des correspondances qui relèvent d’obstacles au niveau de la nature des textes qui peuvent être fragmentés et désorganisés, des soucis de datation, de l’éthos de la correspondance, des problèmes de communication, notamment ceux liés aux rapports avec les éditeurs et à l’édition des œuvres. Ces lettres méritent un travail minutieux d’analyse et de recherche au niveau esthétique.

Jean-Baptiste Antoine Suard (1732-1817) : une figure centrale du XVIIIᵉ siècle

Le cœur de cette conférence a été Jean-Baptiste Suard, homme de lettres, journaliste et censeur, une figure polémique ayant dialogué avec les grands contemporains de son époque, comme Condorcet et Beaumarchais, notamment autour du Mariage de Figaro. Cette œuvre lui vaudra d’être connu comme un fervent défenseur de la pièce, au point de se retrouver un temps en prison. D’après les mots du professeur E. Francalanza, Suard est souvent qualifié de grand inconnu, pourtant sa correspondance offre un véritable panorama de la période au niveau éditorial et historiographique.

En 1751, Suard arrive à Paris au moment de la publication de l‘Encyclopédie, il débute avec des publications de romans romantiques. Il commence sa carrière journalistique et littéraire en 1752, notamment auprès de celui en qui il verra un mentor, l’abbé Jean-Baptiste Rénal.

Ensemble, ils partagent une correspondance importante, mêlant échanges littéraires et philosophiques. C’est également à cette époque que Suard rencontre Mme Festin, salonnière de renom, au sein de son célèbre salon, carrefour de rencontres de personnalités politiques, littéraires et culturelles de l’époque. Ces rencontres intellectuelles permettent à Suard de se faire de bons amis et il acquiert une solide réputation. Montaigne le qualifie même d’honnête homme dans l’atmosphère mondaine du XVIIIᵉ siècle, et Diderot lui accorde une grande estime.

Doté d’un sens critique aigu à l’égard du journalisme et de l’édition, Suard voit sa carrière propulsée par son mariage avec Amélie Panckoucke, le 16 janvier 1766. Elle n’est d’autre que la sœur de Charles Joseph Panckoucke, magnat de la presse et de l’édition, notamment connu pour la publication de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Ce mariage permet à Suard de s’enraciner davantage dans le milieu de l’édition, et son épouse se distingue également comme une salonnière de renom portant une attention particulière aux idées des Lumières.

En 1772, la situation de Suard prend un tournant. Sous la pression de la comtesse duBarry, maîtresse du roi Louis XV , Suard est évincé de l’Académie française, malgré le soutien du duc de Nivernais et d’autres protecteurs. Cette éviction est qualifiée de mortification par la princesse de Beauvau. En 1774, après la mort de Louis XV, Suard est rétabli à l’Académie française. Il retrouve influence et fortune, devenant censeur royal, puis censeur des ouvrages dramatiques, charge qui consiste à réguler et interdire certaines œuvres théâtrales. Son rôle de censeur lui confère un pouvoir important dans le monde littéraire et culturel.

L’anglais, qu’il maîtrise, lui permet de voyager et de tisser des liens avec des écrivains et intellectuels européens. En 1775, son épouse Amélie revient d’un voyage avec des correspondances de sa rencontre avec Voltaire.

Au niveau de l’aspect de fond du corpus des échanges épistolaires de Suard, cela correspond à la période de 1749 à 1793, en majorité composée des échanges entre Suard et son épouse, Amélie Panckoucke. Ces lettres ne sont pas datées de manière systématique et ne forment pas un échange continu, mais plutôt des lots organisés thématiquement et chronologiquement : lettres de jeunesse, lettres avant le mariage, lettres liées à la période révolutionnaire, lettres de l’Académie ainsi que lettres de ses voyages en Angleterre.

La côte des lettres débute toujours par « AS », suivie d’un chiffre. Cette suite AS 105 correspond à aux lettres d’Amélie Suard. Celles-ci sont majoritairement destinées à Amélie, mais d’autres sont adressées à l’Académie. Les lettres allant jusqu’à AS 106 concernent la jeunesse byzantine. Les lettres AS 111 à AS 114 traitent du mariage de Suard.

Les lettres qui concernent les voyages en Angleterre en mai 1774 sont relatées de AS 108 à AS 109, suivies de dix lettres datant du 10 au 21 juillet 1768 évoquant le voyage avec les Necker. Un lot de quatre lettres de AS 135 à AS 138 concernant le voyage à Ferney de Suard et d’Amélie ont été supprimées avant leur arrivée à Lyon. Enfin, 38 lettres traitent des événements liés à la Révolution française, puisqu’en effet lors de celle-ci, Suard est obligé de fuir, et il ne reviendra qu’après le coup d’etat du 18 Brumaire qui marque le début du consulat de Napoléon Bonaparte. La première lettre est accompagnée d’une entête, Amélie revient sur l’écriture de son époux en exil, notamment lors du Fructidor. Ces échanges épistolaires lèvent le voile sur plusieurs problèmes de fragmentations, de déséquilibre et de problématique de communication, notamment ceux liés aux rapports avec les éditeurs et à l’édition des œuvres.

Problèmes : le lieu, le temps et la lettre

Les correspondances de Jean-Baptiste Suard révèlent de nombreuses difficultés liées au temps,

au lieu et au texte lui-même. À l’époque, les enveloppes n’étaient pas courantes, les adresses étaient souvent écrites sur une partie de la lettre manuscrite et souvent perdue. Ces lettres sont également des témoignages de ses voyages et de ses activités. Les lieux qu’il a visités sont essentiels pour comprendre les déplacements géographiques des correspondants et leurs correspondances.

En effet, de nombreux lieux sont cités dans les lettres de J.B. Suard, tels que le château de la Source près d’Orléans, le château de la Chevrette de la comtesse d’Houdetot, le château de la Villette de la famille Grouchy (Sophie de Grouchy, épouse de Condorcet), et le château de la Roche-Guyon, propriété de la comtesse d’Enville, qui possédait un salon. La lettre AS 116 évoque les personnes que Suard a rencontrées et connaissait.

Il est également évoqué des difficultés concernant la datation des lettres, en raison des pertes et des retards dans les envois. Bien que Mme Suard ait annoté certaines lettres avec une précision variable, il existe toujours un souci de datation. Il y a un certain ordre, mais il n’est pas toujours respecté de manière rigoureuse. Par exemple, les lettres d’Amélie AS 40, 41, 49, 50 et 51 ne sont pas toujours dans un ordre chronologique exact.

De plus, dans le contexte de la Révolution, certains termes sont ambigus ou ont évolué, comme par exemple les mots « bouteille »et « écu », ou encore « le duc de Crillon » et « Gossard », pouvant rendre la lecture plus difficile et donc plus active dans le cadre de la recherche.

Que publier et comment ?

Eric Francalanza a insisté sur les problématiques liées aux questionnements de fonds et d’aspects de ces nombreuses correspondances de Suard tout au long du XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècle. Les choix principaux à considérer sont l’expression de la sentimentalité de l’époque et l’identification des correspondants. Bien que le cercle des connaissances des Suard soit vaste, leurs relations se croisent souvent, ce qui explique que certaines personnalités apparaissent plus d’une fois dans l’index, tandis que d’autres sont mentionnées à la pagination.

Cette correspondance est exceptionnelle en raison de sa richesse et de la représentation des enjeux éditoriaux et historiques, allant de l’Ancien Régime à la Révolution, et jusqu’à l’installation de la Restauration. Elle retrace les manières de vivre d’une société, ses mœurs, mais se distingue également comme l’une des rares correspondances à aborder la question de l’immigration.

Ainsi, la conférence d’Éric Francalanza s’est appuyée sur l’exemple de Jean-Baptiste Suard qui par le biais de ses riches correspondances, a contribué à la création et au maintien d’un immense réseau dans les milieux artistiques et politiques. Cette conférence a enrichi nos connaissances sur la vie littéraire et intellectuelle, tant d’un point de vue matériel que personnel du XVIIIᵉ siècle et les enjeux et problématiques historiographiques et éditoriales.