Lors de cette conférence organisée dans le cadre du séminaire de recherche « Editer les correspondances du XVIIᵉ siècle : histoire intellectuelle et éditoriale », nous avons pu découvrir une correspondance internationale entre Valentin Jamerey-Duval, un philosophe autodidacte français et Anastasia Socoloff, une jeune dame de compagnie de Catherine II de Russie à la cour à Saint-Pétersbourg. Ce séminaire a pour objectif d’explorer l’historiographie et l’histoire des éditions des correspondances du XVIIIᵉ siècle, montrant les choix éditoriaux, méthodologiques, esthétiques, littéraires et scientifiques pris par différents éditeurs.
Ainsi, ce jeudi, Hans-Jürgen Lüsebrink, un spécialiste de philologie romane, qui enseigne les études culturelles romanes à l’université de Sarrebruck et travaille sur les littératures francophones, a présenté le premier chantier éditorial sur lequel il travaille. Il s’emploie à éditer la correspondance entre Valentin Jamerey-Duval et Anastasia Socoloff. Pour cela, il est en collaboration avec la chercheuse bulgare Angelina Vacheva qui est spécialiste de l’histoire de la Russie du XVIIIᵉ et XIXᵉ siècle. Leur travail est soutenu par le DAAD (Office allemand d’échanges universitaires) et par la fondation Henkel.
Cette correspondance a duré plus de 14 ans (1762-1774) et a commencé suite à la rencontre des deux personnes lors d’une représentation théâtrale à Vienne. Leur échange n’est pas commun car l’écart d’âge est conséquent : Anastasia a 18 ans tandis que Valentin a 67 ans lorsqu’ils commencent à correspondre. De plus, ils sont radicalement opposés car Anastasia Socoloff est jeune, pétillante. C’est une courtisane qui brille par sa beauté et son intelligence à la cour. Tandis que Valentin Jamerey-Duval est un vieillard, seul et méfiant de toutes les mondanités aristocratiques et de la cour, malgré son faible pour les belles jeunes femmes cultivées et intelligentes comme Anastasia. Cependant, il a conscience de leur différence d’âge et sait que leur amour est impossible et qu’il doit se contenter d’une relation amicale comme il l’explique : « Je ne cesserai jamais d’être votre ami mais si j’avais eu le bonheur de vous voir quarante ans plus tôt je n’aurais jamais cessé d’être votre amant.»
Par ailleurs, Hans-Jürgen Lüsebrink a souligné l’asymétrie dans l’intensité des échanges. En effet, plus de deux tiers des lettres sont écrites par Jamerey-Duval (il en a écrit quatre-vingt-dix alors qu’Anastasia n’en a écrit que quarante six) et la longueur des lettres de ce dernier fait le double, voire le triple de celles d’Anastasia Socoloff car il y développe ses réflexions philosophiques en détails. Leur relation reste ambigüe car même si Anastasia considère Valentin comme son ami et conseiller, lui entretient un ton galant et séducteur et parle ouvertement de ses songes et de ses fantasmes. Ainsi leur correspondance est certes un dialogue mais la conversation est principalement nourrie par Valentin Jamerey-Duval qui ne cesse de poser des questions sur la Russie, sur la guerre ottomane et sur les activités en général d’ Anastasia Socoloff. Elle se montre moins curieuse à propos de la cour viennoise, se contente de répondre aux questions de son correspondant du mieux possible et s’inquiète de sa santé.
Dans cette correspondance, trois grands thèmes sont récurrents. Le premier est la Russie car la Cour de Catherine II, les sectes religieuses, l’architecture, l’épidémie de la peste à Saint-Pétersbourg, etc attisent la curiosité de Valentin Jamerey-Duval. La guerre entre la Russie et l’empire ottoman est un sujet également souvent abordé. D’ailleurs, la guerre russo-turque correspond aux dates où leur échange épistolaire est à son paroxysme. Enfin, ils se partagent leurs lectures : ils se donnent des conseils spécifiques, donnent leurs impressions et critiques, etc. Plus de 150 ouvrages sont mentionnés dans cette correspondance et certains sont même commentés, voire critiqués comme par exemple Voyage en Sibérie de l’Abbé Chappe d’Auteroche qu’Anastasia Socoloff qualifie de faux et caricatural.
Le corpus édité par Hans-Jürgen Lüsebrink et Angelina Vacheva est constitué de documents déjà édités mais d’autres sont totalement inédits ! Une précédente édition de cette correspondance a été publiée en 1784, vendue à Strasbourg chez J. G. Treuttel et éditée par Frédéric-Albert de Koch, qui connaissait intimement Valentin Jamerey-Duval. Ce corpus contient cent vingt six lettres avec des variantes et des passages modifiés ou supprimés ainsi qu’avec l’indication de leurs différentes versions dans des publications antérieures. Mais cette édition fait également l’objet de la publication de huit lettres de Jamerey-Duval à Anastasia Socoloff non publiées jusqu’ici et découvertes dans les Archives d’Etat Russes des actes anciens (RGADA) supprimées par Koch. De plus, Hans-Jürgen Lüsebrink et Angelina Vacheva ont décidé de mettre en avant en caractère gras des passages des lettres de Jamerey-Duval supprimés par Koch car ils ne rentraient pas dans sa perspective politique ou parce qu’il les jugeait trop sulfureux et érotiques. Enfin, cette édition contiendra en annexe l’histoire de l’Empire de Russie ou de Moscovie (1737-47) commentée et annotée, quatre lettres (dont deux inédites et conservées au RGADA) de Jamerey-Duval à d’autres correspondantes et se référant à sa correspondance avec Anastasia Socoloff, la Prière du Matin mentionnée dans sa correspondance et publiée par Koch dans son édition de 1784 et des commentaires détaillés en bas de page, des variantes ainsi que des explications sur les personnages, événements, lieux mentionnés dans la correspondance.
A l’issue de cette présentation, les personnes présentes ont pu échanger avec le conférencier sur l’histoire de l’art russe, l’entourage de Catherine II, les conditions des circulations des lettres à l’échelle internationale ainsi que la position féministe d’ Anastasia Socoloff qui affichait une sorte de résistance face à la domination masculine.
