Dans le cadre de notre cours « Histoire du livre et de l’édition » assuré par Linda Gil, notre promotion de Lettres modernes a eu l’opportunité, le 13 décembre 2024, de recevoir Madame Halima Ouanada, venue vous présenter sa conférence « Femmes et salons littéraires en Orient : une tentative de réhabilitation ». Halima Ouanada arrive tout droit de Tunisie, plus précisément de l’université Tunis El Manar et est « enseignante- chercheuse en langue, littérature et civilisation françaises, en sciences de l’Antiquité et experte en genre ». Halima Ouanada étudie le XVIIIᵉ siècle, donnant ainsi toute sa cohérence au poste de présidente de l’Association Tunisienne des Études sur les Lumières (ATEL) qu’elle occupe depuis sa création en 2016. Cette association a pour projet de former les chercheurs tunisiens à une approche critique du siècle des Lumières tout en développant une réflexion sur l’apport de l’Orient dans les idées philosophiques qui se sont développées en Europe durant ce siècle. Déjà lors de ses études à Strasbourg, Halima Ouanada s’intéresse au genre, à la place des femmes dans les œuvres littéraires, son sujet de thèse étant d’ailleurs porté sur la place des personnages féminins dans le théâtre de Voltaire. Elle apprend, après avoir discuté avec l’une de ses collègues, que les salons littéraires existent en réalité depuis le IXᵉ siècle en Orient; c’est donc naturellement qu’elle commence ses recherches sur ce sujet donnant lieu à cette conférence.
Dès les premières secondes de son discours, Halima Ouanada nous invite à contribuer à ce projet commencé en 2019 et qu’elle qualifie elle-même de chantier, terme qui prendra sens au fur et à mesure de sa démonstration. Dans un premier temps, la conférencière nous expose l’enjeu d’un sujet comme celui-ci, qui est d’interroger les rapports entre Orient et Occident à partir du siècle des Lumières, en tant que processus intellectuel ouvert et bâti sur plusieurs sources étrangères, rendu possible par les mouvements de traduction. Cependant, cette étude demande un travail laborieux causé par les minces sources à disposition. En effet, au IXᵉ siècle en Orient, les transmissions étaient davantage orales donc peu de traces écrites sont disponibles et, les femmes n’écrivant pas, seules les correspondances masculines persistent; les mentions des salons littéraires relevant plutôt de l’anecdote dans ces dernières. Halima Ouanada indique que des recherches approfondies des correspondances ont permis de comptabiliser environ cent femmes dont nous ignorons pour la plupart l’identité. Cette absence de mention du nom des femmes tenant les salons s’explique par la peur d’entacher la réputation de ces dernières, souvent issues de grandes familles, ou encore par un manque d’intérêt pour l’activité du salon. S’il arrive que leurs noms soient mentionnés, ils sont souvent évoqués accompagnés d’un jugement moral visant à préserver leurs réputations, par exemple : « Elle était d’une grande beauté, éloquente et récitait le coran », les hommes cherchent des justifications à cette « dérive ». De surcroît, le malaise est d’autant plus palpable lorsqu’il est question de femmes notables que les auteurs de correspondances n’hésitent pas à designer comme « une femme noble » ou encore en disant « je ne mentionnerais jamais son nom de mon vivant ».
Ensuite, la conférencière dépeint le cadre et l’ambiance dans lesquels se déroulaient les salons arabes si l’on se fie aux écrits trouvés, il s’agissait d’échanges entre les poètes et les femmes, dans une organisation soignée et pleine de finesse. Cependant, la richesse culturelle n’est que peu développée dans ces écrits. Quoi qu’il en soit, pour Halima Ouanada, et en dépit de la rareté des sources, personne ne peut nier l’existence des salons féminins, riches de leurs échanges culturels, politiques, etc. Les femmes ont joué un rôle actif dans les grands centres culturels en dirigeant des salons.
Halima Ouanada poursuit en évoquant justement le salon d’une de ces femmes, qu’elle affectionne tout particulièrement pour la ressemblance phonétique de leurs noms :
Wallada bint al-Mustakfi. Cette dernière est la fille du calife Mohammed III et est une poétesse emblématique et influente à la cour de Cordoue, on pourrait la comparer à la poétesse Sappho par son impact sur les générations suivantes et la liberté de ses vers.
Son salon est un terrain propice à la rhétorique et réunit à la fois des poètes et des hommes politiques de la cour, tout en étant ouvert aux femmes. Wallada est particulièrement célèbre pour son ton libre et sensuel qui tend parfois vers la provocation, sa poésie célèbre, son indépendance et sa fierté. Halima Ouanada nous précise qu’elle en vient même à coudre sur ses robes des vers dont elle est l’auteure. Encore aujourd’hui, c’est une poétesse emblématique de l’Andalousie où elle est étudiée jusqu’au baccalauréat dans le cadre de sa joute par poèmes interposés avec le poète Ibn Zeydoun qui a laissé un héritage poétique important. Wallada s’érige comme un véritable modèle d’émancipation féminine en rejetant les dictats imposés aux femmes à son époque, en défiant les conventions sociales et en assumant pleinement sa liberté. Ses salons permettent aux femmes de son époque de revendiquer un espace intellectuel et ont amené à l’éclosion de nombreux autres.
Ensuite, Halima Ouanada nous informe qu’elle n’a trouvé aucun article traitant des rencontres et différences entre les salons des Lumières et les salons orientaux. Elle nous explique que la raison qui justifie cette absence de recherches et de comparatifs naît du fait que les majalis (terme arabe pour designer les salons littéraires) ne sont pas considérés à proprement parler par les occidentaux comme des salons littéraires. Pourtant, Halima Ouanada nous dresse un tableau reprenant les éléments de chacun des salons, oriental et occidental, afin de les comparer et d’observer leurs similitudes et différences. C’est ainsi que nous constatons que les salonniers et salonnières sont issus des mêmes strates de la société, il s’agit, dans les deux cas, de personnes de bonnes familles, charismatiques, cultivées, même si les salons des Lumières sont davantage dirigés par des femmes, ce qui est beaucoup plus rare pour les majalis. Les salons des Lumières naissent plutôt en France au XVIIᵉ siècle tandis que les majalis apparaissent au IXᵉ siècle. Pour citer une autre différence, les salons des Lumières sont un lieu propice à la production écrite de littérature et d’idées nouvelles alors que dans les salons orientaux la transmission est davantage orale et porte sur la poésie classique, l’histoire ou la religion.
Pour finir, notre intervenante nous rappelle l’influence du monde oriental sur les sociétés occidentales. L’étude de l’Orient par rapport à l’Occident est une tentative de réhabilitation de l’influence de la civilisation arabe sur les occidentaux, de leur transmission de connaissances, de progrès majeurs dans divers domaines, comme les mathématiques. Plusieurs canaux ont joué un rôle important dans cet apport culturel. En effet, la Sicile a vécu sous domination musulmane pendant des siècles et a suscité l’intérêt des voyageurs de l’époque et nous pouvons citer encore l’Andalousie qui a incontestablement fait office de passerelle entre les deux cultures. Cette région représente l’un des principaux centre culturel incarnant la rencontre entre les arts humains, son centre principal est Tolède qui, grâce à ses traductions de textes arabes et grecs, permet un renouvellement des idées et une diffusion de celles-ci à une échelle plus importante. Selon Halima Ouanada, tous ces éléments permettent d’affirmer que les salons orientaux ont eu un impact, ont influencé les salons des Lumières, notamment par les échanges culturels entre musulmans, chrétiens et juifs au sein de l’Andalousie. En effet, lors de la chute de Tolède, les rois vainqueurs ont employé des intellectuels et leurs cours se peuplaient de femmes, souvent musulmanes, qui auraient pu introduire les idées orientales et ainsi participer au développement des salons des Lumières tels que nous les connaissons.
Pour conclure, Halima Ouanada insiste sur l’aspect « chantier » de son projet, de ses recherches, et rappelle que l’objectif de celles-ci n’est pas de prouver la primauté des uns sur les autres mais seulement de révéler un aspect négligé des femmes dans l’histoire. L’histoire étant écrite par ceux détenant le pouvoir, et les femmes n’ayant jamais,dans aucune civilisation, été maîtresse de celui-ci, elles sont très souvent mises de coté. Ce sujet a également pour objectif de mettre en exergue une influence réciproque entre Orient et Occident, et de démontrer que les salons littéraires français s’inscrivent dans une dynamique d’échanges sociaux et intellectuels.
Pour ma part, j’ai trouvé cette conférence particulièrement intéressante. En effet, il est rarement question dans nos parcours scolaires de l’Orient et encore moins des femmes en Orient, j’ai donc appris une multitude de choses que je n’avais jamais entendues auparavant. De plus, la passion et l’intérêt d’Halima Ouanada pour le sujet qu’elle nous présente est palpable, rendant sa conférence d’autant plus captivante ; et l’envie d’en savoir plus grandit au fur et à mesure de sa démonstration. Aussi, l’aspect collaboratif des recherches nous permet de nous donner des pistes pour un potentiel sujet de mémoire ou de recherche, le terrain étant qualifié par Halima Ouanada de « terrain vierge », avec seulement un seul livre, écrit en arabe, traitant du sujet. Je suis impatiente de suivre l’avancée de ses recherches pour ce sujet profondément interessant et important pour l’histoire et la littérature orientale (et par extension occidentale).
